Départ(s) est annoncé comme l’ultime livre de Julian Barnes, que je lis depuis quarante ans. Un livre hybride comme presque tous ceux de l’auteur en ce qu’il oscille entre essai, méditation, confession, mémoire — fût-elle involontaire comme chez Proust, récit d’une histoire d’amour, de maladie et de mort. Julian Barnes y mêle à sa façon douce-amère et à nulle autre pareille légèreté et gravité, fantaisie et nostalgie. Un des rares écrivains à ne m’avoir jamais déçue. Élégant.
24 courts chapitres, presque des vignettes autonomes, pour aller de Brooklyn à Chicago, remonter le temps et refaire le chemin vers Marianne dont le narrateur a gardé une lettre portant un dessin et sa dernière adresse connue. Trois ans déjà. En quelques huit livres à l’élégance pensive comme autant de contre-feux à l’accélération ambiante, Sébastien Berlendis a trouvé sa voix/voie littéraire entre légèreté et gravité, mélancolie et joie pure.
Les bons voisins, fées et lutins, courent la lande. Celle de l’île écossaise de Bute a été le théâtre d’un triple meurtre. Shirley Craigie, son petit frère et leur mère ont été tués. John, le père, n’est-il pas le coupable parfait ? L’évidence n’est pas toujours la vérité, dit-on. Vingt ans plus tard, Cath, l’amie de Shirley, revient mener l’enquête. Un roman mi-polar, mi-surnaturel et quelque peu maladroit en ce qu’il peine à créer les tensions nécessaires à la dynamique du récit criminel.
Bien que pétillant de malice dans son sujet et intrépide dans sa forme, le troisième roman de Martin Mongin m’a semblé bien indigeste, pâtissant d’une méthode d’écriture qui, pour surprenante et innovante qu’elle ait été en 2019 avec le premier roman de l’auteur, n’évite pas toujours la caricature quand elle succombe complaisamment à la frénésie et pèche par excès. Entre ennui et agacement.
Les romans de Sébastien Berlendis sont à rebours des accélérations et pesanteurs de notre époque. Ils écrivent toujours l’été et, souvent, l’Italie. Revenir à Palerme, se laisser doucement imprégner de son écriture impressionniste toujours un peu inquiète, d’une jonchée de sensations où le réel n’épuise pas le rêve, où des présences fantomatiques se meuvent à la lisière du songe et du souvenir. Palerme est la ville du manque sublimé.
Instant propice autant que fugace, Kairos est à jamais perdu pour celui ou celle qui n’a pas su s’en saisir. Pour Katharina, dix-neuf ans, et Hans, de trente-quatre ans son aîné, ce moment rare et miraculeux a eu lieu le 11 juillet 1986, dans Berlin-Est. Jenny Erpenbeck, par un jeu complexe de résonances entre l’intime et l’historique, raconte, dans un même mouvement, la fin d’une liaison et celle d’un pays. Kairos est un roman ambitieux, vertigineusement brutal, mais aussi douloureusement beau.
Le maelström de la rentrée littéraire d’automne oblige à faire des choix, certains subjectifs. La crainte que l’ombre proustienne ne fût trop écrasante m’avait fait écarter Retour à Balbec. Il n’en est heureusement rien. Voilà un roman de présences fantomatiques, un millefeuille de strates fictionnelles, qui s’élabore grâce à un jeu subtil de mises en abyme redoublées d’une cascade d’effets miroirs. L’ambiguïté est féconde dans ce roman dont, à mon grand regret, on parle bien trop peu.
Qu’hérite-t-on à notre insu ? de quels fantômes ? Comment se libérer d’une histoire familiale qui ne cesse de se répéter ? de deuils non faits ? Haute-Folie d’Antoine Wauters raconte ce terroir rural du début du XXe siècle où la parole est rare, où les silences hantent les familles et dans lesquels/en dépit desquels chacun essaie malgré tout de tracer son propre chemin. Arrivée réussie d’Antoine Wauters chez Gallimard après plus de dix ans aux épatantes éditions Verdier qui l’ont fait connaître.
Nancy-Saïgon est une mosaïque de formes, un dispositif narratif déjà mis en œuvre dans Champ de cris (Seuil, 2022). Adrien Genoudet explore ici encore toutes les manières de fabriquer une histoire, de l’inscrire sur la page, de la raconter, de l’appréhender dans ce qu’elle a de plus fondamental, d’en recomposer le déroulé, zones d’ombre y comprises. Et c’est une réussite. Ouvrez ce carton revenu d’un passé jusque-là impénétrable. Faites le voyage Nancy-Saïgon.