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Revenir à Palerme, Sébastien Berlendis, Stock

 

 

 

 

Revenir à Palerme

Sébastien Berlendis

Éditions Stock, Coll. La Bleue

144 pages

25/04/2018

15 €

Je veux de l’inutile, du majestueux, je veux des bustes en marbre sur des façades lépreuses, je veux des rues où l’on s’égare, un labyrinthe, un dédale, les chansons hurlées de mon quartier et les bars grands ouverts, je veux des dieux à triple visage et des allégories aux carrefours, je veux de l’inexplicable, de la légende et des dragons, de vastes jardins et des gerbes d’étoiles, je veux Palerme…

Edmonde Charles-Roux, Oublier Palerme (Grasset, 1990 & Le Livre de poche, 2003)

 

Les jours vécus et rêvés s’accordent sans que je puisse les distinguer.

 

Revenir à Palerme avec Sébastien Berlendis, se laisser doucement imprégner de son écriture impressionniste, d’une jonchée de sensations où le réel n’épuise pas le rêve, où des présences fantomatiques — celle de Délia, aimée et perdue — se meuvent à la lisière du songe et du souvenir, le corps fantôme de Délia ras[ant] encore les murailles de Palerme, alors qu’après huit années d’absence le narrateur revient dans la ville occuper la chambre de jadis toujours encombrée des affaires (robes, carnets, journal, début de roman, photographies) abandonnées là par Délia. Il lui faudrait ranger le passé, à moins qu’il n’en décide autrement.

 

Les romans de Sébastien Berlendis écrivent toujours l’été et souvent l’Italie. Revenir à Palerme, avec sa chaleur pâteuse et comme engourdie sur une douleur qui ne s’éteint pas, ne fait pas exception.

 

Désœuvrement, amour, mélancolie, l’été.

 

Ces quatre mots font un bon résumé tant Palerme, sous la plume de l’auteur, est la ville du manque sublimé. Elle est un décor de cinéma à la majesté décrépite ; ses palais aux fenêtres murées, même inoccupés, sont emplis de présences.

 

C’est une ville en ruines, où la rouille rogne les inscriptions, où l’abandon exténue les couleurs. Pâleur des façades, sécheresse des palmiers, balcons et terrasses suspendues sans armatures, l’ensemble penche si fort qu’à chaque instant j’attends que la vieille ville s’effondre.

 

Palerme et sa jeunesse bruyante dont les ivresses nocturnes animent les bars.

 

Malgré la nuit, les fêtes, l’enivrement, rien n’assomme l’élan de la mémoire.

 

Palerme et son chapelet de rencontres sans lendemains. Palerme et le parc de La Favorita où s’abandonner aux étreintes d’un soir, autant pour étancher le désir qu’éloigner la solitude. Palerme et sa plage, les corps dénudés offerts au feu du ciel, alors que le feu de la terre lèche les collines à l’entour.

 

Le narrateur déambule dans la ville selon une géographie intime et nous entraîne à sa suite, et dans le sillage d’un amour défunt — l’absente est présente à chaque page ou presque — et à la rencontre d’une autre femme, Elizabeth. Chacun sait que les ombres chassent les ombres

Elizabeth chassera-t-elle Délia ?  

Un présent peut-il se retenir ?  s’écrire ? chasser le passé ?

 

Avec [Elizabeth] je construis un espace, je trouve l’ensoleillement, le repos dans les veines, le plaisir, je me prépare aussi un autre passé. Pourtant rien n’y fait. Je continue d’écrire les mêmes signes d’encre noire dans mes carnets de moleskine. Je dresse la liste des itinéraires parcourus, je dessine les routes côtières, je colle des bouts de cartes géographiques, je cercle le nom des villes aimées, je m’obstine à retenir les dates, les revenants refusent de disparaître. Je suis captif d’un temps et d’un espace déjà saisis et que je peux redéployer en tous sens, recomposer sans fin. Le reste, ce qui est de l’ordre du maintenant, je l’accueille, puis il passe.

 

En de courts paragraphes et de tout aussi courtes phrases qui parfois ne tiennent qu’à une juxtaposition de mots, la grammaire singulière de Sébastien Berlendis écrit par fragments la solitude ; la nostalgie de ce qui n’est plus, de ce qui aurait pu être, mais ne sera pas ; la sensualité d’un été traversé d’ombres (Estate senza te chantait l’Italie à la fin des années 1960) ; l’écho lancinant du passé, sa saison préférée, je crois, avec l’été ; et le présent qui toujours hésite. Ainsi, par la puissance suggestive de son écriture, l’auteur nous amène-t-il aux limites du dicible là où tout n’est plus que sensations.

 

Pour palper la réalité de ce qui est passé, les écrits restent impuissants. Alors, je regarde patiemment les photographies, espérant apercevoir un détail qui m’aurait échappé, retrouver une émotion enfuie. Les lieux et les dates ne sont pas mentionnés et cette indétermination me transporte dans un hors-temps. Les photographies peuvent, l’espace d’un instant, réveiller notre cartographie intime, aujourd’hui elles ne font qu’accroître le sentiment de disparition. Je n’archiverai pas ce fouillis de lettres et d’images, les malles finiront à la mer.

 

La matérialité des traces vs l’immatérialité du souvenir.

 

Revenir à Palerme est une ultime tentative pour accueillir la possibilité d’une joie nouvelle en faisant ses adieux à un passé, éphémère éternel ainsi que le définissait le regretté Hervé Guibert, qui ne peut s’enfermer, qui ne peut s’archiver. Le passé condamné à finir dans le ressac de la mer, une fois évanouie la nécessité de la quête.

 

La veine narrative de Sébastien Berlendis est toujours empreinte d’une mélancolie un peu inquiète. Parce que ses textes parlent toujours de nous, sans que nous nous en apercevions vraiment, ils nous amènent dans un hors-temps fécond et flottant qui nous hante longtemps.

L’émotion plutôt que la démonstration ;

l’hésitation plutôt que la certitude ;

l’évanescence plutôt que la permanence.

Et refermer ce livre, à rebours des accélérations et pesanteurs de notre époque, en souhaitant, comme Délia jadis, ne jamais guérir de ces saisons lumineuses.

 


꧁ Illustration ⩫ George Loring Brown, Monte Pellegrino at Palermo, 1856 ꧂


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