Le Livre des comptes
Martin Mongin
Éditions Tusitala
690 pages
15/01/2025
25 €
❝Laisse-toi porter, chéri. À partir de là, on ne contrôle plus rien.❞
J’ai découvert Martin Mongin avec son premier roman, Francis Rissin, un pavé — pas seulement à cause de ses déjà plus de six cents pages — dans la rentrée littéraire de septembre 2019 ; un pavé qui avait eu le bon goût, comme je l’écrivais alors, de venir rider l’étale de la production littéraire française. Cette fable politique et satirique, avec ses multiples strates fictionnelles comme autant de possibilités de lectures, m’avait bousculée, enthousiasmée et fascinée au point de me demander ce que l’auteur pourrait bien écrire après. Trois ans plus tard, Le Chomor – Manuel des joueurs, toujours aux Éditions Tusitala, était lui aussi singulier tant Martin Mongin a une façon bien à lui de se jouer de la création littéraire, d’exploiter ses infinies ressources pour ferrer ses lecteurs.
Hélas, avec ce troisième roman et contrairement au souhait de l’auteur, je ne suis jamais parvenue à me laisser porter, et j’en suis bien contrariée. Si je reconnais à Martin Mongin d’avoir l’audace à chacun de ses romans d’actionner nombre de ressorts du jeu littéraire, je me suis perdue dans le labyrinthe extravagant de sa narration. La méthode, inédite, ingénieuse et donc séduisante il y a six ans, a provoqué mon ennui agacé.
Alors oui, j’en conviens, Le Livre des comptes est pétillant de malice dans son sujet et intrépide dans sa forme ; cela ne fait aucun doute et il serait malhonnête de prétendre le contraire. La satire politique est un genre avec lequel Martin Mongin est indubitablement à son affaire, mais diable que tout cela est bavard ! Trop de chemins buissonniers, de bifurcations ont assez vite émoussé mon intérêt et exacerbé mon agacement. À force de se jouer des genres littéraires — de tous les genres littéraires (conte oriental, roman SF, fantastique, journal, essai, etc.) —, Le Livre des comptes part en tous sens et, à mon avis, se perd en longueurs et digressions guère pertinentes au détriment non seulement des personnages privés de réelle épaisseur mais aussi, je le confesse, de ma patience. Suis-je donc une si piètre lectrice que l’auteur ne m’accorde pas sa pleine confiance ? qu’il éprouve le besoin d’insister à longueur de pages sur les moindres détails ? de répéter les informations ad infinitum ? A-t-il peur que j’échoue à pressentir son projet ? à entrevoir son issue ? Et la force de mon imagination ? ma capacité de réflexion ? Sont-elles à ce point défaillantes qu’il lui faille me souffler ce que je dois comprendre et déduire ?
Dans la préface à son Carnet d’or (Albin Michel, 2007, traduction de l’anglais (Royaume-Uni), Marianne Véron), Doris Lessing écrit :
❝Il n’existe qu’une façon de lire, et elle consiste à flâner dans les bibliothèques ou les librairies, à prendre les livres qui vous attirent et ne lire que ceux-là, à les abandonner quand ils vous ennuient, à sauter les passages qui traînent – et à ne jamais, jamais rien lire parce qu’on s’y sent obligé, ou parce que c’est la mode.❞
N’étant pas à une contradiction près, je trouve Doris Lessing pleine de bon sens et j’ai toujours rechigné à abandonner un livre. Pourtant, cette fois-ci et bien qu’avertie par l’auteur qu’abandonner la lecture du Livre des comptes me condamnerait à rester à tout jamais prisonnière, je l’ai refermé à la page 436, n’ayant pas la vaillance de m’infliger les quelque cent vingt (!) pages de Neptune VII de Maître Aliboron, espèce, je suppose, de roman SF dans le roman. Mais pourquoi diantre une énième digression ?
À l’évidence, Martin Mongin s’est fait plaisir en ne se refusant rien dans ce roman devenu comme fou, qui s’égaille en tous sens et que, pour ma part, j’ai trouvé fastidieux au point donc de renoncer arrivée aux deux tiers. C’est d’autant plus regrettable que Martin Mongin écrit fort bien et son propos de plain-pied avec les préoccupations sociales et turpitudes politiques de notre époque avait tout pour me passionner si seulement il avait été articulé plus sobrement.
Venu à la librairie Ombres Blanches de Toulouse et questionné sur sa manière de travailler ses romans toujours très longs, Martin Mongin avait expliqué écrire une foule de petites histoires, pas forcément liées entre elles, et ensuite les agencer pour « faire roman », ce pourquoi il se sentait incapable de faire court et ce pourquoi, je crois, il lui arrive de se/nous perdre en délayages inutiles et bricolages artificiels. Le procédé a ses limites et ce Livre des comptes m’a semblé bien indigeste, pâtissant d’une méthode d’écriture qui, pour surprenante et innovante qu’elle ait été en 2019 avec l’épatant Francis Rissin (lisez-le !), n’évite pas toujours la caricature quand elle succombe complaisamment à la frénésie et pèche par excès.
Sans mauvais jeu de mots, le compte n’y est pas cette fois-ci, et j’en suis la première déconcertée.
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꧁ Illustration ⩫ Luigi Ghirri, Versailles, 1985 ꧂


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Claude CHRETIEN (vendredi, 06 mars 2026 21:04)
On m’a offert ce livre (sur recommandation de la librairie Ombres Blanches de Toulouse… tiens tiens !) et, comme je n’avais jamais entendu parler ni de l’auteur ni de l’œuvre, je suis allé glaner des renseignements sur Babelio (entre autres dans votre critique). De quoi me laisser perplexe et hésitant, mais, nonobstant les mises en garde, j’ai fini par tenter l’aventure.
Je dois dire que la qualité de l’écriture et la maîtrise de l’agencement du Prologue m’ont mis en confiance et, quand ensuite j’ai abordé l’histoire d’Adelaizi, avec son parfum de Mille et une Nuits, je n’ai pas boudé mon plaisir, même quand les choses commencent à déraper avec le chamboule-tout de Versailles et à carrément délirer (au sens étymologique d’une sortie de route ou du « sillon ») avec le voyage intersidéral et hyper-sidérant (?!) en montgolfière. Le conte philosophique a beau pouvoir s’autoriser d’une longue et riche tradition de divagations en tous genres, quand l’imagination s’emballe, bride sur le cou, et échappe à tout contrôle de la raison, ça ne peut que tourner à la farce pataphysique dans le plus pur (ou impur) esprit potache. Dans l’utopie ou la dystopie, l’imagination reste au service de la raison critique et le non-sens témoigne encore d’un autre sens. Ici, comme vous le dites très bien, trop c’est trop, et on a souvent l’impression que la charrue est sortie du sillon et qu’on bat la campagne.
Mais, quand j’étais comme vous tenté d’abandonner la partie, je me souvenais que l’auteur lui-même, dans le prologue, s’était par avance adressé toutes ces critiques, dans les termes les plus vifs et lucides : « tissu de fariboles », « du grand n’importe quoi », « échappées fantasques » pp. 48 à 50)… et je me disais que donc il gardait la maîtrise d’un souverain défi, qu’en brouillant ainsi les cartes il allait bien finir par sortir le grand jeu.
Quand vous avez jeté le gant à la page 436, j’ai bien failli faire de même. Mais voyant que les feuillets bleutés intercalés juste après contenaient le fameux « Neptune VII » De Maître Alibori qui est censé exposer l’idée géniale du « quadripalium », capable de révolutionner l’organisation du monde du travail en faisant passer la torture que représente ce dernier de la puissance trois (travail, de tripalium, instrument de torture à trois pieux) à la puissance quatre. Procédé qui semble mis en œuvre sur Neptune, une des planètes visitées et de loin la plus sinistre, sans qu’il soit jamais décrit. Las ! Le secret ne sera pas éventé car les passages qui le révélaient se trouvent caviardés, au nom, semble-t-il, du principe de précaution. Frustré par la dérobade et maudissant le procédé un peu facile (dire sans dire), j’ai quand même poussé jusqu’au bout, attendant au moins de l’Épilogue qu’il boucle la boucle, qu’il réponde aux questions du lecteur (le lecteur qu’est le prisonnier du prologue et le lecteur que nous sommes nous-mêmes) laissées en suspens depuis le début et qu’il renoue in extremis tous les fils laissés à traîner… Et, en particulier, celui du singulier pouvoir qu’est censé avoir ce satané Livre des Comptes ! Mais là encore l’auteur se dérobe : le prisonnier libéré n’est plus celui du début, la prison elle-même n’est plus un modèle high-tech mais une sorte de cul-de basse-fosse moyenâgeux, l’« histoire du livre » est livrée (comme une devinette ?) dans un pseudo-français moyenâgeux (pp.643-645) qui n’est que galimatias incompréhensible… et (last but not least !) le deus ex machina devant lequel le prisonnier du prologue semblait resté en arrêt avant les cinq dernières pages du livre (p. 59), la « vérité gigantesque [dont il] pourrai[t] sans doute à peine supporter la vision » (p. 59), se révèle n’être qu’ « un projecteur holographique » déguisé en stalactite… « Alors comme ça tout était faux ! Tout, du début à la fin : faux et archi-faux ! […] Tout ça n’était qu’une pure et simple fantasmagorie ! » (pp. 660-1).
Vous vous interrogez très bien (3e §) sur l’idée que l’auteur se fait de ses lecteurs, y craignant, à juste titre me semble-t-il, quelque mépris ou condescendance. Vous m’apprenez aussi (dernier §) comment il prétend procéder pour l’écriture de ses ouvrages : en recollant ou raboutant des morceaux d’abord indépendants. Cela peut expliquer en effet bien des choses, mais je crains qu’il y ait alors quelque imposture à présenter comme un (voire Le) livre un assemblage aussi hasardeux et à se donner des grands airs pour essayer de masquer dissonances ou incohérences par des bidouillages (comme la récurrence sans rime ni raison, à plusieurs reprises, des six valeurs soi-disant cardinales du monde entrepreneurial : « Vie. Action. Monde. Changement. Avenir. Confiance », piètre cheville pour rattacher un « interlude » ou essai théorique et analytique (pp. 267 à 284) au reste de l’histoire).
Christine (samedi, 07 mars 2026 11:07)
Oui, Claude, les libraires d’Ombres Blanches savent être convaincants ! Ils mettent en avant les romans de Martin Mongin depuis son premier et invitent l’auteur à chacune de ses publications. Parfois, comme cela a été le cas cette fois-ci, cela aide à comprendre le dessein de l’auteur, sa manière d’écrire et de bâtir une histoire. Et cela m’a permis de comprendre pourquoi, avec ce roman-ci, je n’avais pas accroché : l’artificialité du procédé, entre autres.
J’aime beaucoup l’image que vous utilisez « la charrue est sortie du sillon ». Pour ma part, je ne suis jamais parvenue à la remettre dedans, j’ai donc fini par jeter l’éponge non sans avoir feuilleté les pages bleutées de « Neptune VII » et vu les passages caviardés. Au lieu de relancer mon intérêt (ce qui était peut-être l’intention de l’auteur ?), cela m’a seulement convaincue de lâcher l’affaire.
Je ne saurais trop de vous conseiller de lire son premier, Francis Rissin. En ces temps pré-électoraux, aller à la rencontre de l’homme providentiel est jouissif.