24 fois l’Amérique
Sébastien Berlendis
Actes Sud, Coll. Un endroit où aller
176 pages
04/03/2026
19,90 €
❝[...] et je constate – le constat n’est pas nouveau, il est celui des moments de flottement – que le temps présent s’avère moins saisissable que celui qui a été vécu et perdu.❞
Cette phrase pourrait être placée en exergue de tous les romans de Sébastien Berlendis, qui a délaissé les lumineux rivages varois ou ligure (Maures ; Lungomare), la chaleur engourdie de Palerme (Revenir à Palerme), la tiède lumière de Berlin au mois d’août (Seize lacs et une seule mer) pour traverser l’océan Atlantique sur les traces d’un précédent voyage, entrepris dix ans plus tôt, quand il était accompagné de Marianne qui l’aimait, qu’il aimait.
❝Chaque espace rencontré peut être le point de départ d’un roman possible.❞
24 fois l’Amérique. 24 courts chapitres, presque des vignettes autonomes, pour aller de Brooklyn à Chicago, remonter le temps et refaire le chemin vers Marianne dont le narrateur a gardé une lettre portant un dessin et sa dernière adresse connue. Trois ans déjà.
24 étapes, le temps d’un été qui se fanera bientôt pour se souvenir d’un autre été dont l’éclat commençait lui aussi à se faner sans que le narrateur en eût conscience, insoucieux qu’il était alors de ces minuscules indices, ces bouts de phrase que Marianne lâchait dans un souffle léger
❝Il me plairait de vivre là, avait-elle ajouté, sur un ton léger. Cette légèreté, cette soudaineté n’excluaient pas le sérieux, la réalité de son désir ; à ce moment de l’été et de notre histoire, je ne l’avais pas entendue.❞
ou ce roman de Fante, Demande à la poussière, qu’elle lisait ❝avec joie❞, dans lequel Camilla s’éclipse de la vie d’Arturo Bandini comme elle-même allait bientôt s’éclipser de celle du narrateur.
❝You’re gonna make me lonesome when you go.❞
Les paragraphes vont du présent au passé, du passé au présent, hantés les uns comme les autres par le souvenir de l’absente, du dernier été avec elle en ces lieux-mêmes. Sébastien Berlendis a une façon bien à lui de provoquer un flottement propice à faire surgir le souvenir d’une mémoire imparfaite ; les deux voyages se superposent sur une même plaque sensible si bien que tout se mêle et on résiste à l’envie de tout démêler tant il est bon de se laisser aller avec lui à cette errance mélancolique.
L’Amérique traversée est une Amérique laissée en arrière, celle de villes sur le déclin, d’usines fermées, de petits bourgs à l’écart, de bâtisses jadis somptueuses laissées à la lente décrépitude ou à l’urgence des pelleteuses, de motels hors d’âge, de cinémas à l’élégance surannée où passent des films qui n’attirent plus grand-monde, d’une rivière qui s’appelle Chagrin... Mais elle est aussi l’Amérique de journées radieuses, de plages immenses et de baignades dans les eaux fraîches des lacs, de rencontres d’une journée qui n’auront pas de lendemain. Flottement, encore.
❝Dans la chambre, je défais à peine mon sac, prends une douche rapide, je ne veux pas perdre la lumière du crépuscule. Mon élan me portera au pied de l’usine murée, je chercherai en vain à fixer un cadre. Avant de faire demi-tour, je demeure immobile et songeur pendant quelques instants sur la Grand River Avenue, et les vestiges amoncelés au cours de la journée ont alourdi ma tête. Une des fenêtres de la chambre ouvre sur l’arrière-cour et les cuisines du motel. J’entends le déplacement des tables, je vois la vapeur d’eau s’extraire des ventilateurs, la climatisation bourdonne, elle émet un bruit de frottement. Je ne parviens pas à régler la température de la pièce, je frissonne au bord du lit. Après l’intervention du gérant, le ronronnement cessera et la froideur aussi. Je resterai un long moment étendu sur les draps frais, les yeux ouverts, sans trouver le sommeil. Qu’espéré-je en revisitant des lieux déjà arpentés. Retrouver leur puissance énigmatique, les réinventer, nourrir ma mélancolie ? Ce soir en particulier, c’est elle qui prend toute la place.❞
À l’heure de l’hyperconnectivité, des téléphones portables, GPS et ordinateurs, le narrateur voyage avec Rolleiflex, cartes routières et carnets. Un hors-temps qui est aussi une manière nostalgique de restaurer le voyage initial. L’image, la route, l’écriture : telle est sa trinité pour aller vers Marianne qui ne l’attend pas. Qui ne l’attend plus ? Les photographies qu’il prend en quantité racontent elles aussi ce voyage à rebours, solitaire bien qu’émaillé de rencontres de hasard.
❝Dès le début de notre histoire, nous avions partagé cet amour des espaces à l’écart, et des films, américains pour la plupart, qui les mettaient en scène, des films d’errance, m’avait écrit Marianne, dans sa première lettre.❞
À défaut des photographies du narrateur, s’invitent à l’esprit celles de photographes — Joel Meyerowitz ; Jean-Luc Bertini ; Stephen Shore ; Arno Brignon ; Robert Frank... — quand ils racontent leur Amérique instantanée, inhabituelle ou à l’inverse archétypale, celle du rêve américain et de son envers.
24 fois l’Amérique raconte lui aussi et à sa manière l’Amérique à travers la quête de la femme fantomatique jadis aimée. Encore aimée ? Marianne hier ? Linn aujourd’hui ?
❝[Ce] ravissement où se mêlent, derrière une longue frange noire et des yeux bleus, la joie du présent et la mélancolie comme elle pressentait, et nous le pressentons tous les deux […] que ces quelques heures n’auront pas de suite.❞
Linn aurait-elle pu être celle vers qui revenir dans dix ans ?
Sébastien Berlendis a trouvé sa voix/voie littéraire en quelque huit livres à l’élégance pensive comme autant de contre-feux à l’accélération ambiante. Dans chacun de ses romans, la légèreté n’est jamais loin de la gravité et la mélancolie côtoie la joie pure, alors que le narrateur revient en territoire connu et pourtant changé, donnant la mesure du temps qui passe, lui-même n’étant ni tout à fait le même ni tout à fait un autre.
Quel bonheur d’arpenter avec Sébastien Berlendis ❝un territoire aujourd’hui effacé des cartes❞ avec — merveille de la formule ! — ❝la promesse que l’été ne repliera pas son miracle❞, cette fois-ci encore. Les promesses, dit-on, n’engagent que ceux qui les écoutent. J’ai une folle envie d’écouter celle-ci et je hasarde autant que j’espère que le miracle de l’été s’épanouira à nouveau dans le livre à venir.
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꧁ Illustration ⩫ Stephen Shore, Room 125, Westbank Motel, Idaho Falls, 18/07/1973 ꧂


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BERLENDIS (vendredi, 08 mai 2026 21:04)
Quelle joie et quelle chance une nouvelle fois de vous lire et d'être lu par vous. Votre chronique est si belle, sensible et juste dans ce que vous pointez. Un grand merci pour votre fidélité à mon travail. Au plaisir de vous lire à nouveau.
Christine (samedi, 09 mai 2026 11:26)
Je n’oublie pas, Sébastien, que je dois à Babelio et aux éditions Actes Sud de vous avoir découvert avec Lungomare. J’ai depuis remonté votre bibliographie avec bonheur tant il est rare, pour une lectrice, de rencontrer une écriture qui nous semble destinée. J’attends patiemment de vous lire à nouveau.