· 

Kairos, Jenny Erpenbeck, Gallimard

 

 

 

Kairos

Jenny Erpenbeck

Éditions Gallimard, Coll. Du monde entier

432 pages

28/08/2025

24 €

Traduction de l’allemand, Rose Labourie

1re édition, Verlagsgruppe Random House GmbH, 2021

Ce moment miraculeux advient à l’occasion, au petit moment extraordinaire que les Grecs appelaient Kairos, c’est-à-dire le moment, Monsieur, où la chance décroche de sa ceinture la petite bourse spéciale, celle qu’on n’attendait plus et que d’ailleurs on n’attend jamais.

Pierre Michon, Les Onze (Verdier, 2009 & Folio, 2011)

 

Kairos, le dieu de l’instant propice, a, dit-on, une mèche de cheveux sur le front qui est le seul moyen de le retenir. Mais une fois le dieu passé sur ses pieds ailés, il vous offre l’arrière de son crâne chauve, l’endroit est glabre et il n’y a rien à empoigner. L’instant où elle a rencontré Hans, alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans, était-il propice ?

 

Le temps n’est que passage, aussi est-il complexe à définir :

 

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais.

Si je cherche à l’expliquer à celui qui m’interroge, je ne le sais plus.

Augustin d’Hippone, Les Confessions, Livre XI, Flammarion, Coll. GF Philo, 2020, traduction du latin, Robert Arnauld d’Andilly

 

Les Grecs avaient plusieurs mots pour le dire. Ils distinguaient Aiôn, le temps cyclique, de Chronos, la durée et de Kairós, l’instant aussi évanescent que fragile. Conjonction éphémère entre l’espace et le temps au moment même où l’occasion se présente, Kairós ne peut se rattraper, il est à jamais perdu pour celui ou celle qui n’a pas su s’en saisir. Kairós est rare et sa rareté en fait le prix.

꧁ Alexanderplatz, Berlin-Est, 1986 ꧂
꧁ Alexanderplatz, Berlin-Est, 1986 ꧂

Pour Katharina et Hans, le miracle de ce moment rare a eu lieu le 11 juillet 1986, dans Berlin-Est, du côté de l’Alexanderplatz. Elle est alors une étudiante de dix-neuf ans ; elle vient de rencontrer Hans, écrivain et vacataire régulier à la radio, de trente-quatre ans son aîné. Hans est marié à Ingrid qu’il a l’habitude de tromper, mais ne compte pas quitter ; ils ont un fils, Ludwig, quatorze ans. Un regard échangé a suffi ; Katharina et Hans sont descendus au même arrêt, ont attendu que cesse l’orage d’été en trouvant refuge sous le même pont de la S-Bahn. Entre l’écrivain et l’étudiante, une attirance immédiate. Une épiphanie.

 

Ce fut tout. Les choses s’étaient faites comme elles devaient se faire. Ce 11 juillet 1986, se souvient comme une évidence Katharina alors qu’elle apprend la mort de Hans depuis Pittsburgh, Pennsylvanie, où elle vit avec son mari. Quelques semaines plus tard, lui sont livrés deux cartons et Katharina découvre que son ancien amant a conservé des traces (correspondance et menus objets) du peu d’années qu’a duré leur liaison dans une RDA fondée à peine quarante ans plus tôt et vivant déjà ses derniers instants.

 

Publié en Allemagne en 2021 et lauréat de l’International Booker Prize en 2024, Kairos de Jenny Erpenbeck est, à bien des égards, un Wenderoman, un roman du tournant (mot que les Ossis ont toujours préféré à réunification), genre littéraire né à l’est du Mur dont il raconte autant la chute que les bouleversements induits par la réunification des deux Allemagnes. De ce point de vue, le propos de Kairos est à la fois intime, politique et historique, la liaison entre Katharina et Hans connaissant semblables embardées, dérives et effritements que la RDA au moment où se fissure de Rideau de Fer, ce qui amènera à la destruction du Mur le 9 novembre 1989.

 

L’ouverture des deux cartons donne sa structure au roman : un prologue de trois quatre pages ; deux parties, chacune de deux cents pages et vingt-neuf chapitres, séparées par un intermezzo d’une unique page et, enfin, un épilogue de longueur égale au prologue. Tout est scrupuleusement pensé, équilibré dans ce livre qui commence alors que tout est un champ de ruines : la RDA, après des mois de sursis moribond, est morte le 3 octobre 1990, et voilà qu’à son tour Hans vient de mourir.

 

Étrange, pense-t-elle, pendant toutes ces années, un petit bout de ma vie a continué à exister dans la tête de cet inconnu. Et maintenant, il me le rend.

 

Ouvrir les cartons, c’est se plonger dans le passé, autant le sien que celui d’un pays qui n’est plus, le seul que Katharina avait jamais connu, dans lequel elle était née alors que son amant, né sous Hitler, avait vécu dans l’Allemagne d’avant la division, adhéré aux Jeunesses Hitlériennes avant de choisir la RDA par conviction.

 

Katharina et Hans avaient leurs rituels, celui de revenir sur le lieu de leur rencontre ; répéter comme un mantra le chiffre 100, somme de leurs années de naissance ; fréquenter toujours les mêmes cafés, y boire le même verre de Sekt dans les volutes bleutées d’une Duett ; passer par les mêmes avenues dont l’emblématique Under der Linden, recouvrant leurs anciens pas de nouveaux. Le Chemin rebroussé, n’était-ce pas le titre du roman qu’écrivait Hans à l’époque ? Rebrousser le chemin ? Pour revenir où ? quand ?

 

Rien ne sera plus jamais comme aujourd’hui, pense Hans. 

Désormais, il en ira toujours ainsi, pense Katharina.

 

Au moment miraculeux de leur rencontre, le passé n’est déjà plus, l’avenir n’est pas encore, aussi Jenny Erpenbeck opte-t-elle pour l’instantanéité du présent. Phrases courtes, dialogues et pensées noyés dans le flux de la narration, ellipses — les choix d’écriture concourent à rendre l’atmosphère irrespirable alors qu’après l’évidence de leur rencontre, nous nous immergeons dans la complexité de leur relation,

 

Et elle voit qu’il ne la connaît pas et qu’elle ne le connaît pas.

 

ses contradictions, 

 

Avons-nous jamais perçu quelque chose de la même façon ?

 

ses exigences toxiques,

 

Elle pense : s’il me laisse faire, il verra ce qu’est l’amour. 

Il pense :  elle ne comprendra que plus tard ce qu’elle vient d’accepter.

 

avant son inéluctable délitement. 

 

Le moment n’allait pas tarder à venir où, chez Katharina, la peine l’emporterait sur la joie, où ses parents, ses amis, toutes les personnes à qui elle demanderait conseil devineraient que lui, Hans, ne lui fait plus de bien.

 

Pour le lecteur, il est terriblement perturbant d’assister in medias res à la mue d’une ferveur amoureuse : de la fulgurance des premiers instants à la soumission puis à la souffrance et l’aliénation, pour Katharina ; de la perversion jalouse à l’emprise et à la maltraitance quand, convaincu de l’infidélité de la jeune femme, Hans recourt aux méthodes de la Stasi pour la mettre à l’épreuve et lui faire payer sa trahison.

 

Maudite sois-tu pour avoir jeté notre miracle dans la boue.

 

Est-ce encore de l’amour ? Cela l’a-t-il jamais été ?

Qu’accepte-t-on de l’autre ? Le connaît-on jamais vraiment ? D’ailleurs, Katharina ne persiste-t-elle pas, après toutes ces années, à l’appeler cet inconnu ?

 

Kairos est indéniablement un roman sur les multiples épaisseurs du temps qui voudraient se recouvrir l’une l’autre Plutôt que de penser à l’avenir, dit-elle, souviens-toi, mais il est aussi un roman de l’amour, de la mort omniprésente les morts qui gisent sous terre ne dorment pas, ils attendent et de la disparition — celle d’un amour, celle d’un pays.

 

Avec l’ouverture du Mur, l’existence de Katharina s’est retrouvée propulsée dans ce monde, comme emportée par un tourbillon irrésistible — les premiers jours, elle croyait entendre le temps s’écouler, au sens propre. Le présent s’en est-il allé à jamais ? Et que reste-t-il ?

 

Que reste-t-il ? J’ai peine à croire que, dans cinq ans à peine, il sera passé plus de temps depuis la fin de la RDA que le temps qu’a duré cet État effacé des cartes en quelques semaines. Jenny Erpenbeck y est née en 1967 et montre que la RDA ne saurait être réduite à un état totalitaire dont la police politique surveillait les siens, s’infiltrait jusque dans leur intimité, recourait à la torture contre ses opposants, ainsi qu’un pays tournant le dos à la société de consommation qu’il méprisait. La RDA était aussi le pays du droit à un emploi et à un logement, du collectif et de l’antifascisme, un pays encourageant une vie artistique en accord entre l’esprit et le pouvoir certes, mais doté en conséquence d’une politique littéraire dont les ambitions avaient su séduire des écrivains de l’Ouest tels Bertold Brecht ou Arnold Zweig venus s’y installer dès 1949.

 

L’écriture de Jenny Erpenbeck, dont le vertige émotionnel est parfaitement restitué par la traduction de Rose Labourie, accompagne, dans un même mouvement, la fin d’une liaison et celle d’un pays en dessinant un jeu complexe, ambitieux et quasi obsessionnel, de résonances entre l’intime et l’historique — la fin déjà contenue dans le début avec, prophétiquement, la première étreinte des amants sur fond de Requiem de Mozart.

 

❝« Vous voulez savoir depuis combien de temps ils sont ensemble ? / — Depuis peu. — Et quand ils se sépareront ? / — Bientôt. C’est ainsi que les amants prennent l’amour pour un refuge. »

 

Kairos est un roman ambitieux, vertigineusement brutal, cruel et perturbant, mais aussi douloureusement beau.

Ce roman était dans la deuxième sélection du prix Médicis - Romans étrangers 2025 qui a finalement été attribué à Nina Allan pour Les Bons Voisins, Tristram, traduit de l’anglais par Bernard Sigaud.


꧁ Illustration ⩫ Kairos, relief romain suivant le modèle de Lysippe de Sicyone, IIe siècle av. J.-C. ꧂


Écrire commentaire

Commentaires: 0