Les bons voisins
Nina Allan
Éditions Tristram
309 pages
21/08/2025
23,90 €
Traduction de l’anglais (Royaume-Uni), Bernard Sigaud
❝Un vrai roman policier sera aussi irréel qu’un jeu d’esprit.❞
Pierre Ayraud dit Narcejac
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❝Lui, c’est la fausse piste, pas vrai ? Tout roman policier doit avoir une fausse piste, c’est la règle. Pas question que le lecteur devine qui a fait le coup dès le premier chapitre.❞
Le Prix Médicis étranger 2025 est venu récompenser Les bons voisins, polar d’investigation de Nina Allan que les éditions auscitaines Tristram publient depuis ses débuts et que je lis pour la première fois.
Les bons voisins sont tout un peuple d’esprits, fées et lutins qui courent la lande. Celle de l’île de Bute, au sud de l’Écosse, à deux heures de train et ferry de Glasgow, a été le théâtre d’un triple meurtre. Le 30 août 2001, Shirley Craigie quinze ans, son petit frère Sonny et Susan leur mère avaient été tués par balles ; la première dans le jardin, les deux autres dans la maison familiale.
❝Ils ont été assassinés tous les trois […] Tués par balles. Toute la famille. […] Les gens disent que ça pourrait être le père.❞
Mais voilà que le jour même le père, John, avait trouvé la mort au volant de sa voiture. Accident ? Suicide ? Qu’importe. Cet homme, en proie à des peurs irraisonnées et sensible aux présences invisibles,
❝L’île était pleine de bruits. Johnny craignait de plus en plus d’être avalé par eux.❞
toujours prêt à faire le coup de poing, un ❝monstre❞ pour les uns, un ❝danger imminent❞ pour les autres, n’était-il pas le coupable parfait ?
L’évidence n’est pas toujours la vérité, dit la sagesse populaire.
Cath Naylor était l’amie de Shirley dont la mort violente l’avait laissée avec des remords et une foule de questions en suspens. Alors même qu’elle a quitté l’île pour vivre à Glasgow où elle travaille dorénavant avec Steve, disquaire dans un magasin ❝[qui] avait survécu au boom de l’Internet, d’abord grâce au pragmatisme de Steve qui tenait à ce que les choses conservent une taille raisonnable, et aussi parce que, dans une large mesure, ce qu’ils vendaient était du savoir plutôt que du produit❞, Cath, passionnée de photographie, a le projet artistique de photographier les maisons du crime.
❝— Qu’est-ce qui t’a décidé à les photographier, ces maisons du crime ? avait demandé Norah quand Cath avait démarré ce projet.
— Ce qui me plaît, c’est qu’elles n’ont rien de particulier. Des maisons tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Il pourrait y en avoir une dans ta rue, ou dans une rue voisine. Elles nous rappellent que des crimes comme celui-ci peuvent se produire n’importe où.❞
Et donc revenir sur l’île de Bute, sur les lieux du drame qui la hante depuis vingt ans, commencer par la maison des Craigie qui, loin d’être à l’abandon comme elle le croyait, est habitée par Alice, pragmatique analyste financière venue de Londres, qui ignore tout du drame et avec qui Cath bientôt se lie.
❝Peut-être que Steve avait raison après tout quand il disait que prendre des photos était comme un travail de détective – être attentif et rechercher des angles nouveaux. Attirer l’attention sur des choses qui autrement passeraient inaperçues.❞
À hauteur de ses moyens, Cath rouvre l’enquête, va à la rencontre des personnes qui étaient là au moment des meurtres ou connaissaient les Craigie. Elle remet en question ce qu’elle tenait pour acquis, ses souvenirs et se dit qu’il y a certainement des pans entiers de la vie de cette famille qu’adolescente elle ne pouvait soupçonner. Susan aurait-elle pu avoir un amant ? Son mari, l’apprendre et commettre l’irréparable dans un de ces coups de sang dont il était coutumier ? Et tuer ses enfants innocents ?
❝L’assassin de Shirley est peut-être encore en liberté et j’ai l’impression de la laisser tomber en n’essayant pas de découvrir ce qui s’est passé. C’est ridicule, je sais, mais c’est ce que je ressens.❞
Le roman joue à juxtaposer les souvenirs au moment présent et tâtonne : ce que Cath parvient à recueillir du passé auprès des îliens et ses propres déductions, la remise en question de ce que les gens croyaient savoir, la découverte de vérités cachées sans que le brouillard dans lequel Cath évolue depuis son arrivée sur l’île ne se dissipe totalement.

Certains choix narratifs m’ont laissée perplexe, comme ces personnages disparaissant de l’histoire sans rime ni raison si bien que le roman, pour un temps, semble n’aller nulle part ou devoir changer d’axe.
Deux exemples parmi d’autres :
❧ Alice part, ne répond plus au téléphone, ne reparaîtra plus, sans que l’on sache ce qui lui a subitement fait couper les ponts avec Cath. Toutes deux s’entendaient bien et venaient de retrouver la maison de poupée, réplique exacte de la maison familiale, œuvre inquiétante de réalisme de John, que Shirley avait en horreur au point de vouloir la brûler. Quel rôle était finalement le sien dans cette histoire ? Faire se rencontrer son mari Saheed et Cath que tout oppose pour qu’enfin ensemble ils résolvent l’énigme vieille de vingt ans ?
❧ Les nombreuses digressions, entre autres celle sur Richard Dadd, peintre anglais du XIXe siècle, victime de pulsions meurtrières, qui égorgea son père avant d’être interné en hôpital psychiatrique où il mourut, en quoi servent-elles l’histoire ? Faut-il comprendre que le drame des Craigie aurait quelques similitudes avec ce qui se passa à Cobham, le 28 août 1843 ? Y voir la préméditation ? la folie ? L’obsession de John pour l’un des tableaux du peintre, grouillant des minuscules personnages féeriques qu’il redoutait tant l’aurait-elle conduit à passer à l’acte ?
Je confesse avoir perdu le fil du fait de longueurs, digressions et juxtapositions incapables de créer les tensions nécessaires à la dynamique du roman et que, pour ma part, je n’ai pas su fondre de manière fluide dans la trame principale du récit criminel. Toutefois, et même si le procédé n’est en rien original, j’ai trouvé astucieux de voir soulignée la psychologie de Cath par le biais de ses conversations avec feue Shirley, la défunte non sans humour participant à l’élucidation de son meurtre qui se fait dans les dernières pages. J’en ai d’ailleurs été surprise, non que la révélation du meurtrier soit un coup de théâtre — elle est hélas prévisible —, mais j’avoue que je m’étais faite à l’idée que Nina Allan éviterait de revenir au réel et à une logique très terre-à-terre pour clore son roman.
Plusieurs réserves, donc, pour ce roman quelque peu maladroit susceptible de frustrer et les lecteurs amateurs de romans noirs (ce que promet la quatrième de couverture mais ce qu’il n’est pas) et les lecteurs friands d’imaginaire et de folklore écossais (l’atmosphère trouble et fantastique n’arrivant pas à s’agréger à l’intrigue criminelle).
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Un an après avoir achevé le tableau, Richard Dadd en a écrit une description en forme de très long poème : Elimination of a Picture & its Subject—called The Fellers’ Master Stroke.
Pour les curieux, Freddie Mercury a composé The Fairy Feller’s Master-Stroke (album Queen II, 1974) après être tombé en arrêt devant le tableau de Richard Dadd à la Tate Britain. Claudio Tassone a créé la vidéo ci-dessous en zoomant sur la partie du tableau concernée par les paroles.
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꧁ Illustration ⩫ Jacob Appel, La Maison de poupée de Petronella Ortman, c. 1710 ꧂


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