Départ(s)
Julian Barnes
Éditions Stock, Coll. La Cosmopolite
Traduction de l’anglais (Royaume-Uni), Jean-Pierre Aoustin
240 pages
21/01/2026
20,90 €
❝[…] une image d’écrivain et de lecteur ou lectrice à une terrasse de café dans quelque ville non identifiée d’un pays non identifié. Beau temps chaud, boissons fraîches devant nous. Assis côte à côte, nous regardons passer une multitude bigarrée d’expressions de vie. Nous observons et songeons. […] Bribes ordinaires de conversation chuchotée […]❞
Voilà plus de quarante ans que Julian Barnes et moi avons entamé cette conversation. Le temps n’a pas toujours été beau et chaud, Royaume-Uni oblige, il a parfois été à la pluie et frisquet, nous poussant à trouver refuge à l’intérieur au coin du feu et troquer nos boissons fraîches contre un thé réconfortant. Je ne compte plus les heures complices que nous avons passées ensemble et avoir dans les mains ce roman qu’il annonce comme son ultime m’émeut plus que je saurais dire parce que certains livres accompagnent une vie et ceux de Julian Barnes ont indiscutablement accompagné la mienne.
❝Deux choses à mentionner à ce stade :
1. Il y aura bien une histoire – ou une histoire dans l’histoire–, mais pas tout de suite ; et
2. Ceci sera mon dernier livre.❞
Avec Départ(s), Julian Barnes revient chez Stock, son premier éditeur français (Le Perroquet de Flaubert, prix Médicis essai 1986), qu’il avait quitté pour le Mercure de France alors que paraissait England, England (2000) déjà dans la traduction impeccable de Jean-Pierre Aoustin qui allait devenir son traducteur attitré et auquel j’adresse ici ma profonde gratitude pour avoir été un formidable passeur. Boucler la boucle au moment de tirer sa révérence ?
❝Quand j’étais plus jeune, une de mes règles était : « Écris chaque livre comme si c’était le dernier. » Ce n’était pas ma vive conscience de la mort qui suscitait cette injonction à moi-même ; il s’agissait plutôt d’une sorte de pression de ma part pour m’inciter à faire de mon mieux. [...] Je doute que l’une ou l’autre de ces règles aient rendu mes livres meilleurs ou pires qu’ils n’auraient pu l’être. Mais plus récemment, l’idée d’écrire chaque livre comme s’il pouvait être le dernier est devenue plus âpre, et aussi moins théorique. Et de temps à autre j’ai eu cette arrière-pensée que « ce ne serait pas un mauvais livre pour tirer ma révérence. » ❞
Avec son pluriel facultatif et facétieux, Départ(s) est un livre hybride comme presque tous ceux de Julian Barnes. Hybride en ce qu’il oscille entre essai, méditation, confession, mémoire — fût-elle involontaire comme chez Proust, récit d’une histoire d’amour, de maladie et de mort ; hybride aussi en ce que Julian Barnes y mêle à sa façon douce-amère et à nulle autre pareille légèreté et gravité, fantaisie et nostalgie. Et cet esprit pince-sans-rire so british dont je ne l’ai jamais vu se départir et qui m’amuse tant. Mélange des genres, mélange des tons pour un livre profond que je ne peux me résoudre à dire testamentaire ; le terme est bien trop lugubre et éloigné de l’esprit fin et malicieux de l’auteur.
Départ(s) :
La mort rôde bien sûr. Julian Barnes a fêté ses quatre-vingts ans cette année et, en 2020, on lui a diagnostiqué un cancer du sang ❝pas curable, mais gérable❞. La vieillesse et le corps ont de ces trahisons... Des amis chers, du monde littéraire ou non, sont partis ; en 2008, un cancer fulgurant a emporté Pat, sa première épouse, en moins de deux mois.
La mémoire se fait de plus en plus capricieuse et volatile alors que le temps passe et qu’il voudrait patrouiller à nouveau quelques arpents du passé.
L’amour est lui aussi comme toujours en embuscade. ❝Si l’amour véritable est toujours contrarié, cela doit être un appel du destin❞ écrivait Shakespeare dans Le Songe d’une nuit d’été. Celui de Jean et Stephen n’avait pas survécu à leurs années à Oxford et voilà que Julian s’amuse à jouer l’entremetteur pour réunir à nouveau, à quarante ans de distance, ses deux amis : ❝un appel du destin❞ un peu aidé en ce cas, qui laisse entrevoir un mariage tardif… et cocasse. ❝Le bonheur ne me rend pas heureuse❞ lui confiera Jean au moment de quitter Stephen pour la seconde fois. Julian leur avait promis de ne jamais écrire sur leur couple, mais l’un comme l’autre étant morts, il se croit dispensé d’avoir à tenir parole, ce dont je lui suis reconnaissante tant ces pages-là sont savoureuses.
Puis-je espérer qu’il revienne sur sa promesse que Départ(s) est son ultime livre ?
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❝Quoi qu’il en soit, j’espère que vous avez pris plaisir à notre relation au fil des ans. J’y ai certainement pris plaisir. Votre présence m’a ravi – de fait, je ne serais rien sans vous.❞
Oui, Mr Barnes, j’ai pris un immense plaisir à cette relation d’auteur à lectrice que vous et moi avons entretenue sur le temps long. Quarante ans, ce n’est pas rien. La moitié d’une vie. Vous êtes l’un des rares écrivains à ne m’avoir jamais déçue. Je vous suis reconnaissante d’avoir été là, présence élégante et toujours discrète. Vous ignorez qu’à certains moments de ma vie vous lire a été ❝ma liberté et mon réconfort, ma consolation, mon stimulant favori❞. (Paul Auster est plus doué que moi pour dire ces choses-là.) Vous allez me manquer terriblement. Alors, comme vous qui prévoyez de vous lancer dans un tour d’Europe pour revoir une dernière fois les œuvres d’art aimées — ❝Le grand art est toujours consolateur❞ dites-vous —, je me lancerai dans la relecture de ces quelque trente ouvrages que vous m’avez offerts au fil des ans. ❝Relire un livre, c’est revoir un ami❞, je ne saurais donner tort à Dany Laferrière. Le plaisir sera différent certes puisque la relecture sera augmentée des souvenirs des lectures précédentes et de l’expérience des années passées, mais il sera bien là. Je ne vous dis donc pas adieu, mais au revoir et à bientôt.
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꧁ Illustration ⩫ Sally Muir, Roy, 2013 ꧂




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