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Les Vallées closes, Mickaël Brun-Arnaud, Robert Laffont

 

 

 

 

Les Vallées closes

Mickaël Brun-Arnaud

Éditions Robert Laffont

288 pages

19/01/2023

20 €

Premier roman

 

 

 

Comme un qui veut curer quelque cloaque immonde,

S’il n’a le nez armé d’une contresenteur,

Étouffé bien souvent de la grand’puanteur

Demeure enseveli dans l’ordure profonde :

Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde,

Pour laisser écouler la fangeuse épaisseur

Des vices entassés, dont son prédécesseur

Avait six ans devant empoisonné le monde :

Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris,

Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris,

N’ayant pas à demi cette ordure purgée.

Mais quiconque rendra tel ouvrage parfait,

Se pourra bien vanter d’avoir beaucoup plus fait

Que celui qui purgea les étables d’Augée.

Joachim Du Bellay, Regrets, sonnet CIX

Ouais, c'était somptueux la Provence. Somptueusement laid quand on regardait de près.

 

Oubliée la Provence de Pagnol et de Giono ! Oubliés le bleu têtu du ciel lavé par le Mistral, le chant lancinant des cigales, les senteurs de la lavande et des figuiers, des herbes de la garrigue, le temple sombre et silencieux des oliviers, le murmure frais des fontaines et le tranchant des crêtes des Alpilles palpitant dans l’épaisseur de l’air chaud.

 

La Provence, le Luberon et cette foutue lavande… ça valait assurément le détour pour les vacances d’été. Pourtant, c’étaient dans ces putain de contrées rurales, ces cartes postales, ces beautés pastorales que se cachaient la laideur, le jugement, l’intolérance.

 

Au coeur des Vallées closes se nichent un village provençal et ses habitants en un presque huis-clos perturbant. Au fur et à mesure que se tournent les pages, s’y révèlent les détails sordides des aspects les plus banals de vies blettes. Et je pense que ce n’est pas totalement fortuit si le premier roman de Mickaël Brun-Arnaud rappelle le dirty realism de certains ouvrages américains des années 1980 qui mettaient en scène des personnages quelconques, dénués d’ambition autant que de moyens ; ouvrages à la langue crue, d’un érotisme vulgaire, des ouvrages comme ivres du désir bestial de choquer.

 

Dans le village, tous se connaissent et les rumeurs se répandent comme une traînée de poudre. Quelle est donc celle qui condamne Paul-Marie, la quarantaine, à rester reclus dans le grenier de la maison du Coulet où, malade, il est revenu vivre auprès de Claude, sa mère ? Que s’est-il passé la nuit où cet employé modèle du service comptable de la mairie a recueilli Enzo, jeune garçon à qui sa psychologue disait qu’il avait une mémoire contextuelle, ce qui était sans doute un autre moyen d’éviter de lui dire qu’il était con quel que soit le contexte ?

 

Paul-Marie, Claude, Enzo sont les trois personnages principaux autour desquels s’organisent les chapitres de ce roman qui court sur une trentaine d’années, de la fin des années 1990 à 2017. Nous naviguons de l’enfance de Paul-Marie auprès d’un grand frère trop tôt disparu qui le protégeait du père n’ayant de cesse de vouloir endurcir cette mauviette de fils ; à Enzo, étouffé par l’amour castrateur de sa mère depuis que le père a déserté le foyer en apprenant que ce fils-là ne serait jamais comme les autres enfants ; à Claude, enfin, envers laquelle la vie s’est toujours montrée vacharde si bien que cette femme n’a jamais été capable du moindre élan de tendresse pour son fils.

 

Par toutes les pages de ce roman malaisant suintent l’anéantissement de la figure paternelle, la solitude et l’ennui, la difficulté à communiquer, 

 

Ils étaient restés longtemps ainsi, alors qu’ils avaient peiné à communiquer pendant des mois ; mais c’était comme ça, la séparation, on se mettait à regretter les choses qu’on rêvait de voir disparaître avant.

 

les impudeurs des corps de personnages à la dérive, à la merci d’une bestialité qui ne se cache même pas — la chasse n’en étant pas sa célébration la plus cruelle. Le tout sans filtre, évidemment.

 

Le problème avec le sujet, c’était qu’il y avait des endroits en France où on considérait encore qu’un homosexuel et un pédophile, eh ben c’était pareil : c’était juste un sale pédé et ces quatre lettres ça suffisait. Après tout, les mecs qui se lubrifiaient le conduit à merde pour y faire passer tout ce qu’était susceptible d’y rentrer, bah ils étaient pas à un glissement sémantique près.

 

Ce qui macère dans ces vallées closes est laid. L’écriture de Mickaël Brun-Arnaud, tantôt crue tantôt cynique, souvent les deux, manque toutefois de puissance si bien que je n’ai pas réussi à me défaire de l’impression qu’il se repaissait d’une espèce de dégueulasserie outrancière — je chipe le mot à Bukowski. Autant laisser sa pudeur et son romantisme au vestiaire avant de s’aventurer dans ce glauqueland où l’on croise des personnages dont aucun, absolument aucun, n’a réussi à tirer le fil de mon empathie, malgré leur honte et leur souffrance palpables. À croire que Mickaël Brun-Arnaud s’est donné pour objectif de me faire passer par tout ce que j’abomine, une prouesse que je me dois de saluer, moi qui encense ce vieux dégueulasse de Buk ! Mais chez cet Américain infréquentable, l’écriture n’est jamais vulgaire pour être vulgaire, elle est vulgaire parce que l’obscénité lui tient lieu de force de frappe. Dans ces vallées closes qui empestent le foutre et la misanthropie, je me suis heurtée à tout : au style de l’auteur (hormis les grossièretés gratuites, il n’y a pas grand-chose), aux dialogues sans aspérités, aux personnages dont on reste à la surface, à l’histoire d’une banalité effarante que la vulgarité n’épice même pas. Mais était-ce sa finalité ?

 

Je suis vraiment désolée de n’être pas parvenue à voir autre chose dans Les Vallées closes qu’une plongée dans le mélodrame de la vulgarité. Et c’est soulagée, qu’après quelque 280 pages, j’ai trouvé l’issue de ce cloaque pour aller vers la lumière et l’air frais.


꧁ Illustration ⩫ Paul Cézanne, Le Hameau de Payennet, 1886-1890 ꧂


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