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Un loup quelque part, Amélie Cordonnier, Flammarion

 

 

Un loup quelque part

Amélie Cordonnier

Flammarion

272 pages

11/03/2020

19 €

 

« L'amour maternel est infiniment complexe et imparfait. Loin d'être un instinct, il faut plutôt un petit miracle pour que cet amour soit tel qu’on nous le décrit. »

Élisabeth Badinter, XY, de l’identité masculine

 

« À défaut de pouvoir l’échanger, elle voudrait recommencer son bébé. »

 

Après un 1er roman aussi réussi que Trancher (Flammarion, 2018) qui braquait sa lumière crue sur la violence au sein du couple, j’attendais le 2e avec l’impatience de la lectrice qui devine qu’Amélie Cordonnier n'est pas de celles qui rechignent à s’emparer  d’un sujet fort. 

Et mon attente n'a pas été déçue.

Le sujet d'Un loup quelque part est d’autant plus dérangeant qu’il est tabou. Une mère peut-elle ne pas aimer son enfant ? Comment faire le deuil de l’enfant fantasmé quand l’enfant paraît ? En tournant les pages de ce roman terrible s’est mise à danser devant mes yeux la phrase qui ouvre le 2e roman de Gabrielle Tuloup, Sauf que c’étaient des enfants, paru en ce début d'année aux Éditions Philippe Rey et embarqué lui aussi dans cette aventure des #68premieresfois :

 

« Le réel ne prend pas de gants. »

 

Le réel n’a pas pris de gants, en effet, avec cette femme que l’autrice ne nommera jamais tout au long des 272 pages de ce roman écrit à la 3e personne, bien qu’il adopte le point de vue de cette professeure de français de 35 ans.

Heureuse, mariée à Vincent, mère d’une adorable Esther, 8 ans, elle a mis au monde un petit garçon en parfaite santé, Alban. 

 

« Ce bébé n’a peut-être pas été voulu, mais il a été attendu. »

 

À l’occasion d’une visite de routine chez le pédiatre dont la salle d'attente est noire de monde, elle va déceler une tache infime, presque rien ou si peu, au cou de son fils. 

 

« Les gigotements d’Alban l’empêchent de boutonner le polo rapidement. Elle rajuste le col et c’est alors qu’elle la remarque. Une tache. Noire. Toute ronde. De la taille d’un petit pois. Extrafin, le petit pois. C’est la première fois qu’elle la voit. »

 

Un grain de beauté, peut-être ?

Alban a à peine 5 mois et le pédiatre ne paraît pas convaincu par cette hypothèse sur un enfant aussi jeune. Par contre, il se pourrait bien que…

 

Le choc et avec lui l'effondrement qui précède la chute, vertigineuse. 

Alban ! Quelle ironie, ce prénom, quand on y pense ! 

Très vite la situation devient kafkaïenne – les références à Gregor Samsa envahissent le texte comme les taches noires le petit corps de l’innocent Alban. Elle bascule, n'en finit plus de tomber 

 

« L'amour ne lui vient pas. C'est comme si elle l'avait perdu. On peut perdre l'appétit et même ses esprits. Alors pourquoi pas l'amour ? Elle a perdu la tendresse, toutes les caresses. »

 

et devient bourreau à son corps défendant qui se met à refuser toute nourriture et tout repos :

 

« Elle n’en peut plus de se forcer. Se forcer à s’occuper de lui, se forcer à aller le chercher quand il crie. N’en peut plus de devoir prendre sur elle pour le nourrir, l’habiller, le baigner. S’en veut de réprimer un mouvement de recul chaque fois que les doigts d’Alban agrippent son pull. Culpabilise de ne jamais le bercer. De ne pas savoir le consoler. A honte de ne pas aimer le regarder, le toucher. De ne pas l’aimer tout court. »

 

Pour le « petit miracle » dont parle Élisabeth Badinter, on repassera !

 

Pour ne plus le voir, pour que les autres ne voient pas l’objet de sa honte, elle ensevelit le gamin sous des couches de vêtements insensées où il étouffe, le laisse macérer dans sa couche des journées entières, oublie de le nourrir, de le laver, le laisse pleurer et, pour enfin le faire taire, l’assomme de médicaments dosés à la va-vite.

 

La maltraitance est là ; la folie guette cette femme à la dérive qui évite de peu le geste irréparable. 

 

« Elle récupère le petit, attrape la serviette, l’y enveloppe, se penche pour retirer la bonde et c’est à ce moment que l’envie lui vient de jeter le bébé avec l’eau du bain. »

 

La prouesse d'Amélie Cordonnier est de montrer, sans fard, la douleur d'une femme perdue si bien qu'il nous est impossible de la détester tout à fait. Bien au contraire, le lecteur souffre avec elle et avec son petit garçon, pareillement.

 

« Elle gravit son calvaire sur les marches de la nuit. Aucune force de rien. Deux semaines qu’elle ne dort plus, ne mange plus. Deux semaines qu’elle respire avec peine. »

 

La métamorphose n'est pas que celle d'Alban, c’est la sienne aussi. De mère aimante à mère maltraitante n'y a-t-il vraiment qu'un pas ?

 

#balancetongosse

 

Alban maigrit, finit par ne plus pleurer, ne plus réclamer son attention ; il sent bien, ce petit bonhomme résigné, que quelque chose ne va pas chez sa maman qui, de son côté, sait qu’elle ne renvoie pas l’image de la mère attentionnée,

 

« Elle se fait honte. Comment peut-elle avoir autant aimé son premier enfant et ressentir du dégoût pour le suivant ? »

 

sent les regards lourds posés sur elle, celui de Vincent qui s’inquiète sincèrement que son mariage ne puisse y résister, mais aussi celui de la rayonnante Esther à qui on ne la fait pas !

 

« Maman, t’étais méchante comme ça aussi avec moi, quand j’étais bébé ? lui a innocemment demandé Esther. Dans sa voix, il n’y avait ni reproche ni jugement. Juste de l’étonnement. »

 

Ah ! La candeur de l'enfance et ses questions sans détour !

 

Elle se doute que, pour lever l’obstacle qui l’empêche de renouer avec son petit garçon, elle va devoir interroger sa propre histoire, celle d’une enfant qui a perdu sa mère trop tôt et qui découvre, à 35 ans, le secret qui entoure sa naissance et que son père, faute de courage, lui a tu tout ce temps.

 

S’accepter elle pour l’accepter lui. 

 

Amélie Cordonnier adopte un style nerveux. Ses phrases sont courtes, amputées ici d’un verbe, là d’une coordination, elles courent à la catastrophe et nous nous essoufflons avec elles. Leur instabilité nous désarçonne comme leur musicalité forcée. J’avais noté dans son précédent roman combien l'autrice aimait déjà à jouer avec les sonorités, les allitérations, les assonances, à créer des rimes sur lesquelles viennent mourir ses phrases dont on devine le dernier mot avant même qu’il ne soit écrit.

 

« Il n’y a pas de carton, mais c’est une vraie invitation que Vincent formule à son intention. »

 

« Pour un oui ou pour un non. Un bleu ou un cheveu blond. Et toujours elle répond. Elle participe à tous les fils de discussion, se montre concernée par toutes les interrogations. Mais elle a visiblement disparu de la circulation. »

 

« Le petit, lui, caquette, ouvre grand les mirettes pour ne pas en perdre une miette. »

 

« Ses chagrins la font chanceler, pauvre chevalier chenu. »

 

Une seule syllabe sépare user d'abuser. Ici, le procédé est usé jusqu'à la corde, filé sur des pages et des pages au risque de flirter avec l’artificialité et je reconnais en avoir été agacée. La petite musique est vite devenue un lancinant crincrin aussi douloureux à écouter que l’est, pour la mère, son enfant à regarder.

 

Heureusement, le style s’adoucit quand enfin elle prend la route du Sud avec enfants et bagages pour renouer le dialogue avec son père. Leur relation, qui a marqué le pas à cause de l’incompréhension, du ressentiment et de la frustration, est belle de mots tus. Le duo père-fille est à tordre le cœur et c’est logiquement auprès de cet homme que la vie a abimé et qui, comme elle aujourd’hui, s’est retrouvé à terre à la mort de son épouse, qu’elle va trouver l’apaisement, la force de se relever pour retisser le lien à son fils, patiemment, timidement, humblement.

 

« Un père pareil, ça colle la pression. Si l'instinct maternel existe, lui il l'a. »

 

L’amour que lui voue son père, immense et inconditionnel, lui montre la voie et la fin est bouleversante. 

 

« Pendant un instant elle ne voit plus le contraste de sa peau foncée sur ses seins blancs. C’est un équinoxe de douceur. La torpeur de ce moment gomme les couleurs. Efface toutes les douleurs. Alban a les yeux fermés. Pourtant il ne somnole pas. Elle le sait car de sa bouche s’échappe un bruit régulier, très léger. […] Ce n’est pas un ronflement. Ni un ronronnement. Plutôt un roucoulement. Comme pour signifier que la vilaine tourterelle est pardonnée. »

 

Élisabeth Badinter a écrit que « l’amour maternel n’est qu’un sentiment humain. Et comme tout sentiment, il est incertain, fragile et imparfait » et c’est cela qui est questionné ici. Amélie Cordonnier appuie là où ça fait mal, sonde cet amour qui ne va pas forcément de soi au travers de cette histoire de résilience dont on sent qu’elle aurait pu tout aussi bien basculer dans l’horreur absolue.

Et moi, lectrice malmenée et inquiète, j’accueille cette fin, heureuse, comme une délivrance.

 

« Il n’est aucune beauté qui n’ait sa tache noire. Même le coquelicot. Au cœur porte la sienne, que chacun peut voir. » - Dicton marocain


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