· 

L’internationale des rivières, Camille de Toledo, Verdier

 

 

 

 

 

L’internationale des rivières - un récit de l’avenir

Camille de Toledo

Éditions Verdier, Coll. La petite jaune

240 pages

05/02/2026

10,50 €

Le parasite prend tout et ne donne rien ; l’hôte donne tout et ne prend rien. Le droit de maîtrise et de propriété se réduit au parasitisme. Au contraire, le droit de symbiose se définit par réciprocité : autant la nature donne à l’homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là, devenue sujet de droit.

Michel Serres, Le Contrat naturel, 1990

 

Être troublé, n’est-ce pas être sensible à ce qui nous arrive, ce qui nous frappe ? Être troublé, c’est accueillir une émotion.

Et l’émotion, c’est le mouvement.

Être ému, mû, se mouvoir. Être en vie donc. La vie. Le mouvement.

 

Accueillir les droits de la nature, c’était donc ça pour moi.

Accepter d’être ému.

 

L’internationale des rivières – un récit de l’avenir s’inscrit dans le prolongement de Le Fleuve qui voulait écrire (Éd. Manuella/Les liens qui libèrent, 2021) qui rendait compte des auditions du Parlement de Loire menées depuis 2019 par Camille de Toledo entouré de chercheurs, de scientifiques, de juristes et d’artistes avec l’ambition de voir à quelles conditions il serait possible d’accorder une personnalité juridique aux éléments naturels et notamment au plus long fleuve de France, la Loire, que l’on devine ici sous la lettre L.

 

Il était une fois une rivière, L, entravée par des barrages, de grandes infrastructures industrielles, des villes installées sur ses rives...

L avait longtemps été considérée comme une ressource propice aux humains. 

Le langage employé à son endroit était, sans surprise, celui d’une économie utilitariste qui considérait les éléments du monde comme étant au service des intérêts humains. Certains cherchaient bien à protéger L, mais à la vérité, on l’exploitait inlassablement.

 

Il y a une trentaine d’années, Michel Serres publiait Le Contrat naturel, y constatait l’impact des activités humaines sur l’équilibre de la planète et proposait déjà de donner une voix à la nature en l’élevant au rang de sujet de droit. Cet essai que d’aucuns reconnaissent aujourd’hui comme fondateur avait été accueilli fraîchement et avait suscité une levée de bouclier. À mi-chemin entre la réalité et la fiction, l’idée peut paraître farfelue, voire baroque, elle serait d’ailleurs une première en France alors qu’on lui connaît quelques précédents à l’étranger : en 2016, la rivière Atrato en Colombie a été reconnue personnalité juridique ; un an plus tard, le parlement de Nouvelle-Zélande accordait le statut d’identité juridique au fleuve Whanganui ; en Inde, la même année, le Gange accédait aussi à ce statut particulier. (En fin d’ouvrage, une chronologie des droits de la nature de 1972 à nos jours nous renseigne).

 

C’est tardivement que la France entra dans la danse. Le 25 juin 2035 — le jour de mes 60 ans — l’Assemblée nationale s’alignant sur d’autres pays européens, vota une loi nouvelle : un texte-cadre permettant à divers écosystèmes – et à des espèces animales, végétales, minérales et même à certains cycles biochimiques tels que le cycle de l’eau – d’être reconnus en tant que « personnes juridiques ».

 

L’internationale des rivières – un récit de l’avenir. Un titre en écho à l’espoir levé par les grandes luttes du XIXe siècle tout en étant tourné vers un futur proche, entre 2035 et 2060. 

Dystopique ? 

Utopique ? 

Farfelu ? 

Baroque ?

Un imaginaire en action ?

Un peu de tout cela, à des dosages divers. Camille de Toledo œuvre pour la reconnaissance du corps travailleur❞ de L  pour, selon ses mots, une économie de la gratitude. Écouter le discours de l’eau, donner la possibilité au fleuve de se faire entendre et imaginer ce qu’il a à dire. Camille de Toledo conjecture que le souhait premier de L serait de n’être plus une ressource exploitée, mais une ressource reconnue disposant de la possibilité de se syndiquer, d’un droit de grève, de la reconnaissance de maladie du travail, d’un compte en banque et même d’un numéro fiscal !

 

Revoir le Code Napoléon ? 

Mettre à plat nos lois ?

Réinventer les rapports entre mondes humain et non-humain ?

Est-ce dépasser la mesure ?

 

Pour ce faire, Camille de Toledo agence une mosaïque de pensées dont on pourra regretter çà et là le manichéisme simpliste de certaines — e. g. la vertu (nécessairement publique) vs le vice (forcément privé) —, de comptes-rendus de discussions, d’extraits d’entrevues dont une donnée le 30 novembre 2055 quelques semaines avant la mort de l’auteur (!) et de listes inépuisables de questions dont les réponses aux plus épineuses sont esquivées par une pirouette un rien un peu trop facile.

 

Et ici, je le devine, vous devez – depuis quelque temps déjà – vous demander comment, concrètement, son incarnation légale était organisée. Qui avait été désigné pour être le « visage humain » de L et selon quelle méthode ? Mais aussi : qui décidait de l’affectation des revenus et des dotations ? Avec quel contrôle ?

Les voix du « visage humain » étaient-elles rémunérées et protégées pour garantir leur indépendance ?

De l’État ou de la rivière, qui avait le dernier mot quand L refusait de partager sa masse d’eau ?

Pouvait-elle vraiment dire « non » ?

Et aussi : n’était-elle pas tentée de « se louer » toujours plus pour augmenter ses ressources propres ?

 

Je pensais pouvoir répondre à toutes ces questions dans ce récit, mais je ne m’en sens plus la force […] je n’ai plus le temps de descendre dans tous les détails.

 

Lire L’internationale des rivières – un récit d’avenir, c’est accepter entrer dans un temps long tourné vers les générations à venir, concéder ne pas avoir de réponses prêtes à penser, travailler à éveiller les consciences en évitant d’avoir recours aux arguments de toujours qui effraient plus qu’ils n’éduquent.

Un livre, parfois d’un enthousiasme un brin naïf, petit par son format (10x15) et grand par l’étendue de sa réflexion spéculative sur les enjeux écologiques et les bouleversements que doit affronter le vivant. Passer donc par la fiction pour imaginer comment agir sur le réel afin de réconcilier l’homme et la nature. Et, en refermant cet essai dont une seule lecture ne saurait saisir toute la richesse, se promettre de relire Franck Venaille, La Descente de l’Escaut (Poésie/Gallimard, 2010):

 

ça ne s’exprime pas : peut-être est-ce muet de naissance ? Pas de ces cris d’horreur devant la vie, bien peu de soubresauts, de plaintes, seul un murmure diffus rappelle au passant qu’une présence trouble habite cette eau sans âge

ça ne s’exprime pas : dort-il même le fleuve ? connaît-il cet instant où le corps est en paix, ne souffre plus, se regarde : étonné, confus ; de n’être que cet amas de matières qui jamais ne se comprennent et, parfois, se combattent !

ça ne s’exprime pas : cela tient du refus forcené d’exister, de se lier aux autres, mais ça circule, déborde même vers un lointain clocher devant lequel un homme prie, demande que l’eau, fût-ce une seule fois ! rien qu’à lui : se confie !

 

Je remercie Babelio et les éditions Verdier de cet envoi et de leur confiance.


꧁ Illustration ⩫ ©Camille de Toledo ꧂


Écrire commentaire

Commentaires: 0