La Bibliothèque retrouvée - Une enquête
Vanessa de Senarclens
Éditions Zoé
256 pages
28/08/2025
20 €
❝Fonder des bibliothèques, c’était encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l’esprit qu’à certains signes, malgré moi, je vois venir.❞
Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien
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❝Que se passe-t-il avec la bibliothèque de Plathe ? Qui s’établit dans le château à l’arrivée de l’Armée rouge ? Qui veille aux livres ? Les documents me manquent pour reconstituer les faits avec exactitude, mais de toute évidence, les livres ont été protégés puisque la bibliothèque universitaire de Lódz recense à ce jour 13 000 volumes, soit la grande majorité. D’autres volumes se retrouvent en Russie, d’autres, encore, surgissent parfois dans des catalogues de vente hollandais. Je peux donc l’affirmer : depuis 1945, les livres ont été préservés dans leur intégrité matérielle. Ils n’ont pas servi à allumer des feux de cheminée. Ils n’ont pas été déchirés pour rouler du papier à cigarettes, ni pour isoler les murs, colmater les nids-de-poule sur les routes ou assécher un étang. Ils existent encore, disséminés sur des milliers de kilomètres entre la Sibérie, Moscou, Lódz, Greifswald et ailleurs. Comment est-ce possible ? Et l’autre question qui m’occupe : quand tout s’effondre, quand la faim, le froid et la peur dominent, qu’advient-il des livres ? Qui s’y intéresse ? En marge de ces épisodes apocalyptiques sur les hordes barbares violant les femmes et ravageant les contrées, il y a au sein de l’Armée rouge ou des milices polonaises, des individus qui ont pris la responsabilité de la collection et l’ont protégée.❞
Pour reconstituer la bibliothèque fondée par Friedrich Wilhelm von der Osten, ancêtre de sa belle-famille et ancien chambellan de Frédéric II, Vanessa de Senarclens mène l’enquête à travers ❝l’histoire, la mémoire et l’oubli❞, de l’Allemagne à la Russie en passant par la Pologne, pays aux frontières mouvantes qui n’ont eu de cesse d’être redessinées par la géographie politique.
❝On possède peut-être mieux encore, quand on a failli perdre, et que l’on retrouve.❞
Louis Guilloux, L’Indésirable, Gallimard, 2019
La bibliothèque de Plathe, du nom du château qui l’abritait situé en Poméranie orientale alors province prussienne à l’est du fleuve Oder, ce ne sont pas moins de seize mille ouvrages allant du XVIe au XXe siècle, protégés et transmis de génération en génération selon la règle de primogéniture masculine. Quelque peu délaissée au XIXe siècle, les von Bismarck-Osten lui préférant les plaisirs de la chasse, la bibliothèque dut attendre que Karl von Bismarck-Osten décide ❝d’ordonn[er], complét[er], modernis[er] la collection du dix-huitième siècle pour laquelle il a[vait] fait construire, en 1910, une aile à son château❞.
Quand le 3 mars 1945 l’Armée rouge envahit la ville de Plathe et le château, Karl von Bismarck-Osten fuit, emportant dans la hâte quelques malles de livres et d’objets divers (cartes, médailles, portraits, tapisseries) ainsi qu’un meuble de bois clair de quatre blocs empilés dont les seize tiroirs à fiches abritent le précieux catalogue de la bibliothèque qui répertorie les manuscrits, les textes de théologie, de droit, de médecine, d’histoire et de littérature, les parchemins, et semble nous dire
❝J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances...❞
Ce trésor, miraculeusement réchappé de la guerre de Sept Ans ainsi que de la mise sous tutelle du Reich en 1938, est alors éparpillé et la trace de plusieurs milliers de livres, perdue, jusqu’à ce qu’en 2007, à la mort de Ferdinand von Bismarck-Osten, son beau-père, Vanessa de Senarclens entre en possession du catalogue et se lance dans l’aventure folle de reconstituer la bibliothèque familiale.
❝Ce que je cherche dans ces documents, ce sont les motivations du fondateur. Pourquoi créer une bibliothèque au milieu de la Poméranie au dix-huitième siècle ? Que voulait-il avec ce projet ? S’assurer une forme d’autonomie, reclus dans sa lointaine campagne ? Impressionner ses pairs avec des manuscrits clandestins circulant dans toute l’Europe éclairée ? Se « mettre en scène », comme on dit un peu facilement dans mon milieu universitaire avec un air soupçonneux et supérieur ?❞
Se mettre en scène ? Impressionner ses pairs ? Peut-être. Il est sûr, par contre, que la bibliothèque de Plathe n’était pas, comme on peut le regretter souvent, un mausolée pour œuvres rares, clandestines pour certaines, condamnées à prendre la poussière. On y trouve les ouvrages du libertin Claude-Prosper Jolyot Crébillon ; Les Aventures de Télémaque de Fénelon ; tout Voltaire ; les Songes philosophiques du marquis d’Argens ; l’Art de foutre de Baculard d’Arnaud et même ce cocasse Gui Gui ou Le Saucisson, histoire japonaise absent du catalogue de la BnF ! La bibliothèque était vivante ; les livres, choisis avec soin, étaient lus. Certains gardent dans leurs marges la trace des annotations de la main de Charlotte Henriette de Liebeherr, épouse de Friedrich, dont on se prend à penser qu’elle a été la fondatrice de la bibliothèque au même titre que son mari.
❝Ces traces sont un témoignage sur qui elle était, ce qu’elle lisait et, surtout, comment elle lisait. […] En filigrane, ses annotations esquissent le portrait d’une lectrice sûre d’elle qui entre en dialogue avec l’auteur et, parfois même, le contredit.❞
Professeur de littérature française à l’Université Humboldt de Berlin, spécialiste des auteurs du XVIIIe siècle, Vanessa de Senarclens fait un récit passionnant des presque dix années qu’a duré son (en)quête.
❝J’ai le sentiment que ces vestiges issus de la bibliothèque disparue ont quelque chose à nous dire et que leur histoire mérite d’être racontée.❞
Elle excelle à tisser l’histoire chaotique de cette région du monde à celle, non moins chaotique, de sa belle-famille sur plusieurs générations et nous entraîne à sa suite dans un jeu de pistes palpitant. Nous montons dans des trains qui nous mènent à Greifswald ou à Lódz où se trouvent à présent treize mille de ces ouvrages, nous poussons les portes d’administrations tatillonnes allemandes (ex-RDA et ex-RFA) ou ex-soviétiques, nous nous désespérons de courriers restés sans réponse, nous nous réjouissons de chaque aide proposée ou témoignage reçu, de chaque visite fructueuse aux archives, et enfin nous sommes émerveillés — et un rien incrédules, avouons-le — de voir cette bibliothèque héritée des Lumières se reconstituer peu à peu à force de persévérance têtue, et agréablement surpris de constater qu’in fine le nombre de livres perdus (pour l’heure) est étonnamment marginal.
❝Le passé se terre dans les interstices les plus improbables, me disais-je, il peut être empêché, il peut être tu, ramené à presque rien, mais il finit par refaire surface...❞
… de la plus limpide des façons quand la rigueur scientifique ne s’interdit ni les traits d’humour, ni les échappées romanesques, ni les confidences ou anecdotes personnelles. Agrémenté d’illustrations noir et blanc issues des archives familiales, de riches notes bibliographiques et d’un arbre généalogique fort utile, La Bibliothèque retrouvée est une enquête captivante, érudite sans être austère, donc parfaitement lisible par le profane.
Pour les curieux, le catalogue est consultable en ligne (le site est en allemand) : www.bismarck-osten.com
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꧁ Illustration ⩫ © Malgorzata Kubisiak, Château de Plathe, Passage vers l’aile de la bibliothèque ꧂


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