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Aulus, Zoé Cosson, L'Arbalète Gallimard

 

 

Aulus

Zoé Cosson

L'Arbalète Gallimard

112 pages

07/10/2021

12,90 €

Premier roman

Le roman est ennemi de la vitesse, la lecture doit être lente et le lecteur doit rester sous le charme d'une page, d'un paragraphe, d'une phrase même.

Milan Kundera 

 

Les mots de Kundera semblent avoir été écrits pour Aulus, premier roman de Zoé Cosson, quoique roman ne soit pas le terme le plus convenable pour décrire ce qui est le portrait rapiécé de ce lieu sans contour, un espace fait de calques, une sorte de cartographie qui n'élucide rien. Ce n'est ni une histoire, ni un bloc.

 

Aulus. Guère plus d’une centaine de pages pour autant d'habitants. Des phrases courtes avec des mots aussi lents que possible pour dire les rapports personnels et intérieurs — et par là non représentables — que la narratrice a avec ce lieu depuis son enfance. Une écriture du minuscule, propice à la contemplation qui dilate le temps. Pas d’intrigue ni de récit savamment élaboré, mais des vignettes qu’elle confie au papier pour qu’il en garde la mémoire, un peu comme Wim Wenders ou Andreï Tarkovski prenaient des Polaroïds sur leurs tournages pour en fixer l’esprit sur la pellicule, impression de la sensibilité de chacun.

 

L'image n'est pas une quelconque idée exprimée par le réalisateur, mais tout un monde miroité dans une goutte d'eau, une simple goutte.

Andreï Tarkovski, Lumière instantanée

 

Dans le monde miroité d’Aulus, réel et fiction s’entremêlent.

Aulus. Station thermale du Haut-Couserans dans les Pyrénées ariégeoises, nichée à 700 mètres d’altitude, à l’écart de tout, au bout de tout : terminus géographique❞ que surplombent des pics culminant à plus de 2 600 mètres. Si la Belle Époque l’a connue florissante, aujourd’hui seule une centaine d’habitants reste à fréquenter ses rares commerces et à arpenter ses deux rues principales qui inscrivent leur trait dans le paysage et les autres, écheveau de ruelles sinueuses comme de l'eau. Où que l’œil se pose, la pierre règne en son royaume. Elle a construit les maisons, érigé les murets, accueilli les arbres équilibristes, les plus coriaces [prenant] racine dans des quartiers de roche, fait tintinnabuler les ricochets des cascades, s’est nichée jusque dans les mots [qui] gigotent comme du gravier entre [les] lèvres de ces gens-là. Elle est ces montagnes désespérément fixes qui inventent leurs couleurs et barrent l’horizon, et dont les aiguilles de pierre piquent le ciel comme des fleurets, ce ciel de montagne aux nuages toujours mobiles. Elle fige un décor à la majesté immuable, stagnant, qui, croit-on, ne peut être bousculé.

 

En vingt-deux courts chapitres, Zoé Cosson rend sensible la présence du paysage, 

 

Les jours sans nuages, je pars cueillir des fleurs poilues. Des chardons bleus, des crocus à peau de soie. J'allonge les végétaux sur des feuilles blanches, j'écrase de livres, je prépare l'itinéraire pour mes marches d'été. J'explore, j'apprends.

J'apprends la lumière du matin qui peine, vacille, s'élève faiblement au-dessus des crêtes avant de peindre chaque brin d'herbe. J'attends qu'elle glisse et révèle la soulane, la pente de lumière. Ensuite, le grand rond jaune domine tout-puissant le temps de tracer son bout d'arc trop court et de retomber de l'autre côté de la vallée, le mauvais, pas le nôtre. J'apprends les chemins d'herbe écrasée, tapis, les routes de ruban gris, les cirques où se marient l'eau, la pierre, le gispet. J'apprends le mot gispet. L'herbe glissante, gelée, mouillée, trop grasse. J'apprends les arbres solitaires qui poussent droit malgré le dévers, les passages délicats, les échelles en fer à béton vissées sur la roche, le corps serré contre la montagne, pendu dans le vide.

 

ainsi qu’une atmosphère surannée, grâce notamment à quelques cartes postales rescapées d’un passé sépia, décrites en début de chapitre, qui trouvent leur place naturelle dans le patchwork de fragments épars en train de s’écrire. Elles font revivre les fantômes de jadis et renvoient aux temps fastueux où Aulus était encore Aulus-les-Bains, villégiature en vogue. Elles font prendre la mesure du temps qui s’est écoulé et des changements, perceptibles à force de petits riens, qui ont eu lieu.

 

L’hôtel délustré, racheté aux enchères par le père, est le cadre parfait pour la rêverie. La bâtisse centenaire, à la gloire passée, percluse d’humidité, geint et se détraque comme le corps de son propriétaire. Ses couloirs interminables ouvrent sur des chambres prises d’un fouillis d’objets disparates que le père, fantaisiste, collectionne à l’envi. Dans le Grand Hôtel de Paris, la foule des objets a remplacé celle des curistes.

 

 Je sens bien qu’à sa manière l’hôtel garde à l’ombre ces histoires que l’on tait.

 

L’hôtel, refermé sur ses secrets, est à l’image de cet homme habité par des mots enfuis qu’il ne croit pas avoir l’urgence de dire, la relation forte, parfois chaotique, entre la fille et le père allant pudiquement à l’essentiel.

 

Les habitants sont croqués avec acuité et une pointe d’humour. Aulusiens de naissance ou d’adoption, le lieu a façonné Fafa, Pince-cul, Paul n°1 et Paul n°2, Nicole, René, Marldingue, Pierre…

 

[Ils] sont des corps du dehors, habitués à négocier avec la solitude, le temps qui ne meurt pas. Des corps tenaces qui ne tressaillent pas à l’intérieur. Qui commencent par les pieds la plante les orteils, qui se tiennent par les cuisses et se terminent par des mains carrées. Ces corps-là ne plieront pas. Ils ne ressemblent pas à ceux de la ville. Frêles, élancés, gras, voûtés. Ils auraient pu partir, presque tous. Faire leur vie ailleurs, à la campagne, sur un terrain plus plat, avec un climat plus doux, mais ils ne se sont pas résolus à quitter cet endroit où chaque centimètre est connu, vécu, chéri. Ils n’ont pas voulu se séparer du lieu où le corps a ses marques, sous l’église, dans le creux. Les autres, ceux qui ne sont pas nés là, ont suivi un ami. Ils ont retrouvé un ancêtre, découvert une tombe à leur nom, ils ont fait leur premier vol en parapente ici. Le village s’est présenté par hasard. Ils se sont installés.

 

L’œil se meut, vagabond, et ce qu’il a à raconter dénote d’un sens de l’observation pointu. 

 

Aussi hors du temps soit-il, ce monde minuscule, esseulé, oublié des grandes voies de circulation, n’échappe pas à l’actualité et aux sujets du moment : compteurs Linky, bataille pour l’eau, problématique réouverture des mines de tungstène de Salau, tombe sans fleur, sans croix, sans corps qui balafre le paysage et déverse dans le sol de belles saloperies, querelles de clocher et de mairie au moment des élections sont autant d’occasions d’ancrer malgré tout le village dans le monde contemporain et le tirer de sa léthargie.

 

Nous pouvons exprimer nos sentiments vis-à-vis du monde qui nous entoure, soit par des moyens poétiques, soit par des moyens descriptifs.

Andreï Tarkovski

 

De toute évidence, Zoé Cosson a fait le premier choix. Son écriture douce, simple et poétique, épouse le rythme flottant des saisons selon lequel Aulus vit et les histoires éclatées, que chaque lecteur est libre de rapiécer à sa guise, brossent le portrait sensible d’un village, fragile mosaïque insaisissable d’un seul coup d’œil. 

 

On ne peut pas saisir Aulus d'un seul regard, on le découvre dans l'effort de la marche, à l'échelle du corps, par bribes, et il faut ensuite recoller mentalement ces morceaux pour s'en fabriquer une image.

 

Aulus est un livre du grand air qui, avec bonheur, ne s’enferme dans le carcan d’aucun genre. 

 

Le poète est un homme qui a l'imagination et la psychologie d'un enfant. Sa perception du monde est immédiate, quelles que soient les idées qu'il peut en avoir. Autrement dit, il ne "décrit" pas le monde, il le découvre.

Andreï Tarkovski, Le Temps scellé

 

Il fait bon découvrir ce village avant qu’il ne s’efface ; la balade est agréable pour qui sait prendre le temps de s’imprégner de l’atmosphère du lieu que l'on quitte à regret, jetant un dernier coup d’œil dans le rétroviseur, pour s'assurer d’en garder la trace.

 

Je suis restée sous le charme d'une page, d'un paragraphe, d'une phrase même de ce très beau premier roman qui invite à ralentir et dont je salue le mérite d'aborder la déprise rurale et autres sujets préoccupants sans les habituels tambour et trompette.


꧁ Arrière-plan, @Andreï Tarkovski, Polaroïd ꧂


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