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Revenir fils, Christophe Perruchas, Le Rouergue

 

 

Revenir fils

Christophe Perruchas

Le Rouergue, Coll. La brune

288 pages

18/08/2021

20 €

 

Quand on revoit quelqu'un après de longues années, il faudrait s'asseoir l'un en face de l'autre et ne rien dire pendant des heures, afin qu'à la faveur du silence la consternation puisse se savourer d'elle-même.

Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né

 

 

La mère entière, face à moi.

La mère comme jamais. À moins d’un bras.

La mère, petite, plus encore que dans mon souvenir.

Dans une blouse bleue, tachée, les fleurs du tissu effacées, les coudes en charpie, des guêtres en laine, jadis beiges.

La mère, sa tonsure, sous ses cheveux en nylon.

La mère, ma mère.

 

Les romans de Christophe Perruchas, que j’ai découvert avec Sept gingembres déjà aux éditions du Rouergue, c’est avant tout l'assurance d’un sujet peu banal, rarement, voire jamais lu, ainsi qu’un style percutant. Dans son premier roman, il plaçait le lecteur dans la tête d’un prédateur sexuel, l’inconfort était total, suffocant, mais, à mon avis, l’auteur avait raté le coche en n’osant pas aller jusqu’au bout de son audace, préférant bifurquer aux deux tiers du livre vers un développement et une fin convenus qui m’avaient passablement déçue. 

Ce second roman, que l’auteur a fait paraître il y a trois ans sous pseudonyme chez Librinova, tente d’apparier :

✧ deux êtres (une mère et son fils) ;

✧ deux voix (un « on » informe et un « je » en quête de sens/d'amour/de mère) ;

✧ deux temporalités (1987 et 2007) de six semaines chacune que sépare une ellipse de vingt ans, trou bien net dans la trame de la relation mère-fils ;

✧ deux âges ;

✧ deux espaces (un intérieur confiné, encombré et fétide, et un extérieur en déclin et froid) ;

✧ deux disparus dont les fantômes envahissants reviennent sous d'autres formes que celle attendue ;

✧ deux vides à combler.

Deux, comme les mots du titre : Revenir fils. Deux, encore deux, toujours deux.

 

1987. Un quartier pavillonnaire de Nantes. À la mort du père au volant de sa 504 Peugeot, le narrateur, quatorze ans, se retrouve seul avec sa mère que cette disparition finit d'anéantir. Déjà fortement ébranlée par le décès (de la mort subite du nourrisson) de Jean, son premier né, en 1961, elle se met à accumuler toutes sortes d’objets disparates censés remplir l'incommensurable vide laissé par l'époux et le fils.

 

Les boîtes de Nesquik, on ne les jette pas. Dedans, quand elles sont vides, on met des épices, des condiments, de la farine. Ou du sucre. Mieux, on les habille d’une sorte de tissu plastique. On colle bien, on évacue les bulles d’air. Et puis on les aligne sur la table de la cuisine, les trois, cinq, huit boîtes qui débutent la collection [...]

 

La maison se métamorphose rapidement en un bric-à-brac invraisemblable et le narrateur, du haut de ses quatorze ans, n'est pas de taille à lutter contre les murailles qui s’érigent et le repoussent au dehors. La mère se replie dans un monde qu’habite son enfant défunt et, à défaut des bras de sa mère, l’adolescent trouve refuge, dans un premier temps, dans la caravane stationnée au fond du jardin, ne revenant dans la maison que pour prendre les repas avec celle qui ne lui parle plus, le gomme, l’efface, l’oublie, basculant dans la folie qui les séparera définitivement, l'emmenant elle vers l’hôpital psychiatrique et lui chez son oncle et sa tante.

 

2007. Le quartier pavillonnaire jadis flambant neuf accuse ses vingt ans. 

 

Déclin de cette périphérie qui avait pourtant participé à celui du centre-ville, le désert avance, paradoxalement, à mesure que le béton et les lampadaires, minimalistes, design, déplacés, gagnent du terrain.

 

Le fils revient, tente de se rapprocher de cette mère qui l’a orpheliné de son vivant. Il l’observe de loin d’abord avant qu'un jour

 

La porte s’écarte de quelques centimètres, bientôt retenue par une chaîne d’acier qui se tend.  

Quelques centimètres et autant de secondes de vide avant que l’espace ne se remplisse. De cheveux jaunes et longs, pas très fins, grossiers fils de pêche, d’une paire d’yeux juste en dessous et de peau ravinée, autour. De pilosité aussi, véritable contrefaçon masculine, le menton surtout. De plus près, les yeux me semblent encore plus petits que l’autre jour, plus fixes aussi, peut-être le manque de place les force-t-il à restreindre leurs mouvements. La bouche s’ouvre, découvrant une improbable rangée de dents, jaunes et plâtreuses, des trous çà et là, mats et noirs, comme les touches d’un vieux piano, la vie qui perd des points. La voix qui s’en échappe, ferraille éraillée, met quelques mots à se stabiliser et à devenir audible.

 

Marié à Sandrine (une étrangère), père des jumeaux Sacha et Louise (deux, encore), le narrateur retourne sur les lieux de son enfance. Pourquoi franchir à nouveau le pas de cette porte ? On ne le saura pas. Alors, conjecturons. Pour casser la routine d’un quotidien qui l’ennuie ? de son couple qui se délite ? Pour que l’adulte parvenu au mitan de sa vie ait l’occasion de vider son sac dans une maison qui déborde autant d’objets que de non-dits ? Pour laver, nettoyer, faire le grand ménage, comme l'on a coutume de dire ?

 

Quand on déplace les objets, on déplace aussi les petites peaux mortes du temps.

 

Le temps a passé, qui, pense-t-on, a fait refluer la colère adolescente :

 

Furieux contre eux, contre elle, contre un dieu auquel je ne croyais pas, sûr de mon bon droit mais vaguement coupable de la facilité du procédé, ma colère injuste, et terriblement excité, de plus en plus, par leur attitude, la compréhension mielleuse qu’ils opposaient à mes écarts. Cet immense ressentiment, qui mettrait des années à se canaliser, à s’éteindre de lui-même n’était que de la peur, le résultat de ce que je percevais comme une injustice, de l’angoisse face à la disparition de l’avenir, notion floue jusque-là, mais qui prenait toute sa réalité dans son prochain effacement. Juste avant la chute, je continuais à courir comme ces personnages stupides de dessins animés, j’étais une mouche, tout le reste était vitre.

 

Vingt ans plus tard, l'amertume s'est adoucie :

 

ça va aller maman, je suis là.

 

Là, mais où ?

Revenir fils pour enfin devenir fils est-il possible dans cette maison-forteresse où la mère a privilégié le remplissage à l’effacement et trouvé refuge au milieu d’un capharnaüm à la protection dérisoire ? dans cette maison jamais rassasiée devenue un désert de l’amour ? 

 

Si on faisait venir des archéologues, qu’on leur demandait d’investir la maison avec leurs pinceaux et leurs burins, ils ne retrouveraient aucune trace de moi dessous, et diraient au monde entier leur certitude : ma mère n’a eu qu’un fils.

Mon absence, sa permanence, tout cela au contraire valide ma théorie, on efface les enfants qu’on a eus, quand on sanctuarise les autres.

 

Dans cette maison-labyrinthe où les heures, les mois et les années sont autant de cartons, de cageots ou de morceaux de vieux pompons, il lui est périlleux de se frayer un chemin que pourtant les amoncellements contraignent, comme il lui a toujours été impossible de se frayer un chemin jusqu’au cœur maternel. Quel pourrait être son fil d'Ariane ?

 

Dans cette maison-mémoire, l'espace où vit ma mère n’est constitué que de minutes arrêtées, d’époques qu’elle a traversées autant qu’elles l’ont traversée. Ma mère immobile au centre de son univers, dans son big-bang à l’envers, les murs toujours plus proches, toujours moins de place où circuler. Son univers est en contraction, il s’effondre sur lui-même. Il arrivera un moment où il l’engloutira. Fatalement. Quand elle ne pourra plus accumuler, et plus encore, quand elle ne pourra plus bouger, enkystée dans son sarcophage.❞ 

 

En décrivant avec une précision d’entomologiste cette maison, ses concrétions, ses agrégats, ce que recèlent ses différentes strates, en multipliant les listes surréalistes de mots empilés à grand renfort de virgules, l'auteur la fait personnage, et c’est d’ailleurs, à bien des égards, le mieux réussi. Elle vit, craque, respire, soupire, geint ; elle poisse, intoxique, met mal à l'aise.

 

Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il peut être, j’écoute la maison, ses bruits, infimes et continus, comme vivante. Ses craquements, ses gémissements, parfois un objet qui tombe, une pile qui s’affale, le court fracas d’un bidon, quelque chose qui s’affaisse. La chouette dans le chêne qui a remplacé le jacassement des pies. Hulule.

 

Est-ce parce que cette maison a fini par occuper tout mon esprit que je n’ai réussi à entrer en empathie ni avec la mère ni avec le fils de ce huis-clos intime que j’ai lu sans être touchée ? Certes, l’écriture de Christophe Perruchas est toujours là, saisissante et malléable, qui se prête à jouer ici sur deux voix différentes, l'une et l'autre fort bien incarnées : le « je » du narrateur, équilibriste en souffrance, cyniquement froid et corrosif, et l’informe « on » de la mère, cette impersonne au pluriel équivoque qui divague avant de revenir toujours aux mêmes questions Pour qui ? Pour quoi ?. « On » qui abolit le vide autant qu’il raconte l’absence de cette femme à elle-même à présent qu’elle n’est plus rien, ni épouse ni mère. Encombrer l’espace pour éviter d’avoir à chercher sa place ?

 

L’enfant Jean, quel grand malheur, le bon Dieu qui l’a voulu comme ça. Pour qui, pour quoi ? Et l’Homme. On a perdu tous ceux qu’on aimait. Seule, on est toute seule maintenant. Et les visites, on peut les compter sur les doigts de la main.

 

Le roman se termine sur un strike ; la fin, expéditive, en a en effet la fulgurance, mais elle ne renverse rien, les dernières lignes n'évitant pas un happy end facile et conventionnel.

 

Que se passe-t-il donc pour que je ne parvienne pas à entrer dans les romans de Christophe Perruchas ? Les sujets sont d’autant plus intéressants qu’ils sont peu fréquents en littérature. L’auteur a conservé son sens de la formule, même si, ici, l’écriture s’encroûte parfois dans des descriptions dont la répétitivité pousserait presque à sauter des pages. L'écueil principal demeure que quels que soient mes efforts, je n’arrive pas à m'attacher à un quelconque personnage. Que je n’aie pu m’attacher à Antoine, le prédateur sexuel en tous points détestable de Sept gingembres, je le comprends ; que je n'aie eu aucune sympathie pour ses victimes, moins. Et ici, pourquoi suis-je restée au bord de l’émotion en lisant l’histoire de cette mère perdue au milieu de son bazar et de son fils toujours en quête, à quarante ans, de cet amour maternel qui ne ressemble à aucun autre ? Certes la langue est toujours travaillée, riche de trouvailles et d’associations incongrues. Certes l'auteur a un talent certain pour créer une atmosphère magnétique. Et puis quoi d’autre ? Où est donc le sens aigu de la composition❞ que vante la 4e de couverture quand je ne compte plus les romans dont la construction repose sur deux temps narratifs juxtaposés — une mode qui se démodera, j’espère, comme toutes les modes.

Et l’émotion ?

 

Tout en plume de canard, la vie qui glisse et l'ironie qui sert d'émotion ; le contre-pied perpétuel, ça peut fatiguer à la longue.

 

Christophe Perruchas me souffle les mots qui m'aident à décrire à peu près mon impression : le roman a glissé sur moi. Je suis ressortie de la maison, imperméable aux émotions qui traversent les personnages, et que j'aurais aimé ressentir.


꧁ Arrière-plan - ©Romi49 


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