· 

Sept gingembres, Christophe Perruchas, Le Rouergue

 

 

Sept gingembres

Christophe Perruchas

Le Rouergue, Coll. La brune

224 pages

19/08/2020

19 €

Premier roman

« Songe aux prédateurs. Les plus efficaces ne sont pas nécessairement ceux qui se jettent sur leur proie pour la capturer de force. Ils la traquent, l’appâtent et parfois la séduisent. »

Un stagiaire presque parfait, Shane Kuhn

 

« Je m'appelle Antoine, je vis depuis quelques semaines au milieu du 14e arrondissement de Paris, dans cet endroit que j'ai toujours regardé avec fascination avant d'avoir à y dormir. L'hôpital Sainte-Anne ne comporte plus aujourd'hui que deux pavillons dédiés à l'accueil permanent. »

 

Ce « je »  qui nous parle avait tout : il portait beau la quarantaine, avait un job à responsabilité dans une agence de pub, une épouse aimante, deux enfants adorables. De l’argent et le pouvoir qui va avec.

Ce « je » a tout perdu. Dure a été la chute. Pourquoi ? Comment ?

 

Pour son 1er roman, Christophe Perruchas a décidé d’aborder de manière inattendue un thème très en vogue dans la littérature contemporaine : le harcèlement sexuel dans le milieu de l’entreprise. L’originalité vient du point focal : l’auteur place le lecteur dans la tête du prédateur. Cette position aussi ingénieuse que désagréable laisse augurer une lecture éprouvante d’un inconfort total. C’est là le véritable intérêt de ce roman, par ailleurs sans suspens aucun, puisque les premières pages annoncent la fin.

 

« Comment on franchit la limite ?

Dans ma vie d’avant, il n’y a pas si longtemps encore, je me suis parfois demandé pourquoi je n’étais pas où je suis maintenant, dans la salle de ce restaurant gris d’hôpital, gris, lui aussi, plutôt qu’au bureau, discussions anodines de machine à café, entouré de D.G.A. à la petite trentaine, en costumes bien coupés, sourires blancs, dents effilées, chauves-souris décharnées, nuances d’Hugo Boss. »

 

Sa vie d’avant, celle du dehors, celle d’avant la vie du dedans.

« Dedans », « Dehors » sont les seuls titres des chapitres qui vont alterner tout au long de ce court roman mené tambour battant par un flux d’écriture et de pensées inendiguable. 

 

« Dedans », l’hôpital Sainte-Anne, un monde qu’il a découvert en rendant visite au frère de son meilleur ami. Un monde ouaté, où l’on peut (s’)oublier, se laisser glisser, n’être plus qu’un parmi d’autres, un anonyme qui n’a plus de compte à rendre à quiconque.

« Dehors », le monde de l’agence de pub, celui de la compétitivité et de la compétition, un monde concurrentiel où tous s’observent, se j(a)ugent. Dans ce monde sans merci, Antoine évolue à son aise. 

 

« Je suis embarqué dans cette guerre, économique, de tous les instants, je me bats pour des intérêts qui me dépassent, je ne me bats même pas pour moi, mais pour des gros types, chemises à manches courtes, qui s’encrassent les artères avec des barbecues et de la bière lite. Des retraités, paraît-il. De Wenatchee ou d’ailleurs. »

 

Fort de sa position, il lui est arrivé d’avoir des mots salaces et des gestes déplacés envers des femmes dont en fin observateur il a entr'aperçu les failles, et qu’il ne voit qu’en objet. En trophée ? Toujours aux aguets, les pensées scabreuses qui occupent constamment son esprit (au bar, au travail, dans le train…) ont souvent précédé l’acte. 

Consenti ?

 

« Il est encore tôt, les bureaux sont presque déserts, je passe devant celui de Laura, je la salue d’une voix enjouée. Elle me rejoint quelques secondes plus tard. Contre la porte, mes paumes sur ses joues, furtivement, je lui prends la lèvre inférieure. Elle se laisse faire en fermant les yeux. »

 

La zone grise est un sujet délicat que Sept gingembres effleure maladroitement, puisqu’à aucun moment l’auteur ne laisse supposer que ces femmes ne sont pas consentantes. C’est là, précisément là, que Christophe Perruchas m’a perdue. Je n’ai éprouvé aucune empathie pour cet homme - c’est évident -, mais guère plus pour les victimes - ce qui l’est moins. Mais comment le pourrais-je quand je lis un passage tel que celui qui suit  ? 

 

« Je lui rembourse toujours la chambre, gentleman. La première fois où j’ai posé les 100 euros sur la table – on ne fait jamais de carte bleue, clandestins, c’est un peu ridicule, oui – elle m’a dit que ça lui faisait drôle de les voir là les billets, coincés sous le vilain sous-main en cuir grêlé ; qu’elle avait l’impression de se vendre. Je me souviens lui avoir demandé, en souriant, si c’était une sensation désagréable, pas vraiment, parce que ça n’est pas le cas, c’est même, je ne sais pas, un peu excitant de recevoir de l’argent pour ça. »

 

Comment sincèrement s’étonner qu’Antoine lance 

 

« C'est devenu tacite, Laura est ma pute, on n'en parle plus jamais, je vois ça comme une façon de lui donner l'augmentation que le groupe lui refuse... Paradoxalement ça la libère, elle fait bien mieux la pute que les comptes-rendus de réunions. »

 

Oui, j’en conviens, c’est odieux, cru, dégoûtant, avilissant, et Antoine, prédateur incapable du moindre repentir, mérite d’être poursuivi quand l’une d’elles porte plainte. Tout comme il mérite d’être lâché dans la foulée par le président et pourtant ami, Frédéric Demazis soucieux de conserver un semblant d'intégrité à l'agence dont « le double motto Dare and Benevolence [...] est affiché, en grandes lettres bleues, sur le blanc du mur ». Non, Antoine n’était pas seulement « lourd », il est bien pire que cela, et j'attendais d'autres barreaux que ceux de Sainte-Anne pour tout vous dire ! Pour autant, il m’est difficile de compatir au sort d’une Laura par exemple, autrefois si prompte à le relancer en lui envoyant des « miss you »  par SMS et qui maintenant s’offusque :

 

« Et puis ça a commencé à devenir dégueulasse, je veux dire vraiment dégueulasse, ta politique des petits pas, de moins en moins là, tu me parlais mal en réunion, tu m'humiliais devant les autres. Et puis un SMS, j'étais ton jokari, plus tu tapais fort, plus je revenais vite. «

 

Pardon, mais suis-je la seule à trouver que c’était « dégueulasse »  bien avant cela ? Suis-je trop bégueule ?

 

Si réussite il y a, elle est à chercher dans le parti pris narratif, l’écriture tranchante et elliptique, et la construction astucieuse de ce roman. Le lecteur n’oublie jamais, pas une seule seconde, qu’il est dans la tête d’un homme abject qui, à aucun moment, ne se soucie de ce que les femmes peuvent ressentir. Il prend, il s’amuse, il jette en toute impunité. C’est dérangeant et glaçant, parce que sans filtre.

Les sept gingembres du titre sont d’habiles interludes qui trouvent leur place naturelle dans le récit.

 

« Dans la cuisine japonaise traditionnelle (Nihon ryōri) le gingembre est ce qui sépare les plats de poisson cru, ce qui permet au palais de retrouver une certaine virginité entre deux saveurs.

De réinitialiser, reset, l’ensemble du circuit rétronasal. »

 

De là à « retrouver une certaine virginité » entre deux chapitres nauséabonds, mieux vaut ne pas y compter ! On y découvre toutefois l’autre facette d’Antoine, père et mari attentionné. Sur les réseaux sociaux, il met en scène sa réussite professionnelle et son bonheur familial comme il le ferait pour le produit d’un de ses clients. Le lecteur attentif notera toutefois que la longueur de ses publications, qui montrent un idéal savamment retouché pour faire moisson de like, emoji, cœurs et autres #, diminue au fur et à mesure que l’on s’achemine vers la fin du roman et que se scelle le sort d’Antoine : 3 pages, 1 page et demie, 1 page, une demi-page, 2 paragraphes, 1 paragraphe, quelques lignes... comme pour prédire sa faillite personnelle alors qu’il ne peut plus donner le change, que ses amis prennent leurs distances et que s’amorce la dégringolade. Inéluctable.

 

De cette lecture, je ressors perplexe, pour ne pas dire déçue. Quand j’en arrive à lever les yeux au ciel sur un sujet tel que celui-ci, c’est que quelque chose cloche, n'est-ce pas ?

Certes, Christophe Perruchas connaît très bien le milieu dont il parle, puisqu’il en vient. Il en connaît la langue et les codes. Il a un style particulier : son écriture est affûtée et son texte offre quelques trouvailles d’expressions tout à fait savoureuses. Le lecteur est emporté dans le flux et respirer lui devient difficile. C’est oppressant et c'est très, très bien fait. En donnant la parole à cet homme haïssable qui prend de plein fouet la déflagration quand l’une de ses victimes appuie sur « #metoo le bouton nucléaire », l’auteur sort du point aveugle, lui préférant un angle nouveau qui manquait jusqu’à présent en littérature. Du moins à ma connaissance.

Cependant, la frontière flottante que l’auteur dessine, comme à regret, presque avec réticence, entre victime et coupable m’a interdit de m’attacher à un quelconque personnage, et c’est peut-être ce qui m’a, somme toute, le plus contrariée avec Sept gingembres, dans l’air du temps certes, mais qui ne creuse pas assez son sujet.


꧁ Photo en arrière-plan - ©Daniel von Appen, Distressed Window ꧂


Écrire commentaire

Commentaires: 0