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Une nuit après nous, Delphine Arbo Pariente, Gallimard

  

Une nuit après nous

Delphine Arbo Pariente

Gallimard

260 pages

26/08/2021

19 €

1er roman

♥♥♥♥♥

La matière première de l'écriture doit venir de là, non ? De ces trous de l'âme d'où s'écoulent nos souffrances.

Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, Et je danse, aussi

 

Il est des plaies comme des portes, impossibles à refermer.

 

Voilà un roman qui a bien failli m'agacer dès les premières phrases. Lisez plutôt :

 

Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.

 

Une femme, deux hommes.

Mona, Paul le mari posé mais transparent, observateur presque étranger, et Vincent rencontré à un cours de Tai-Chi. Une nuit après nous, premier roman de Delphine Arbo Pariente paru l’été dernier aux éditions Gallimard, ne propose-t-il qu’une visite guidée de tous les lieux communs du triangle amoureux au moment de la crise de la quarantaine ? Ne serait-il qu'une lecture délébile ?

 

Non, heureusement il n'est rien de tout cela. Certes, Mona ment à Paul, invente des rendez-vous professionnels tardifs, alors même que Vincent, une quarantaine d’années, son visage […] doux, les traits […] fins, pas une beauté spectaculaire n’est pas son amant. Enfin... pas vraiment, comprenez pas sexuellement. Mais alors qui est-il ? Vincent est l’homme qu’elle n’attendait pas, ne cherchait même pas. D'ailleurs Mona ne sait pas comment qualifier leur relation, s'interroge sur le mot qui serait adéquat sans le trouver. Parce qu’au fil des rencontres, ils se découvrent si semblables, 

 

Parfois, je me demandais si Vincent n’était pas entré dans ma vie pour aller prendre la main de la petite fille que j’abritais, il savait la puissance des bourrasques sur les champs de magnolias.

 

Mona se sent en confiance, suffisamment pour faire de Vincent le réceptacle de ses traumatismes d’enfance qu’elle a toujours tus à Paul, le bien lisse, le presque irréel Paul (seul reproche que je ferai), malgré leurs douze ans de vie commune. 

 

J’ai cru que j’aimais Vincent pour oublier, mais je l’aimais pour me souvenir.

 

Leurs rencontres le soir dans les cafés proches du domicile de Mona vont libérer les mots emballés dans du papier journal, mettant au jour la mémoire familiale sur trois générations, du départ précipité de Tunisie lors de la fin du Protectorat français (1956) à la difficile intégration en France. Elle décrit la douceur de la vie dans la fraîcheur de la grande maison tunisienne que pourtant elle n’a pas connue, l’opiniâtreté de ses grands-parents venus en France après s'être dépossédés de toute une vie, et la morsure de l’exil. 

 

Ils pleurent son air épicé et ses parfums moites, les fins de journée sur la terrasse d’où remontent les senteurs de chèvrefeuille et de figuiers touffus, ils pleurent la torpeur ovale des matins d’été et des siestes alanguies les jours de canicule, c’est leur vie tout entière qui coule par leurs yeux.

 

Elle raconte comment sa mère désemparée par sa vie française s'est jetée à la tête du premier venu, le mariage de ses parents, son enfance à elle entre cette mère atone, prisonnière de la vacance de ses journées et un père dont la violence éructe l’amertume de ne pas vivre sur le grand pied qu’il pense mériter. Mona ne cache rien des vols à l’étalage qu'ils commettent dans les grandes surfaces, remplissant à ras bord le coffre de la voiture chaque samedi pour avoir de quoi manger et s’habiller, elle confesse les notes de frais qu'elle aide son père à contrefaire pour flouer son patron et constituer un petit magot. Tout est bon pour arrondir les angles vifs des fins de mois et, pour la fillette, tout est bon pour que son père soit fier d’elle.

 

J’ai compris soudain ce que venait faire cet homme dans ma vie. Il m’a semblé être celui à qui je pouvais confier l’origine de tous mes errements. J’allais poser ce fardeau, cette fiction de moi-même que je traîne comme un vieux chiffon d’enfance.

 

Mona dit aussi la lâcheté de la mère accablée, claquemurée dans son monde de myope, les coups du père qui tombent comme des grêlons et enfin l’indicible, la souillure, l’humiliation. Ces aveux apaisés donnent à Vincent le courage de se retourner sur ses années adolescentes, quand la mort prématurée du père est venue anéantir ses rêves d’avenir, et la résignation qui s'en est suivie.

 

En me parlant, tu m'as donné à voir ce qu'exige de se réconcilier avec son histoire. Je t'ai vue te délivrer, j'ai compris à mon tour tout ce à quoi j'avais renoncé.

 

Nouveau départ, pour l’une comme pour l’autre. Il n’est d'ailleurs pas anodin que Delphine Arbo Pariente ait choisi de faire de Mona une architecte d’intérieur, elle que la confession a rendue capable de repenser et organiser le chaos de sa vie passée, autant familiale que professionnelle, par l’écriture. Sûrement son chantier le plus ambitieux.

 

 J’écris parce que j’ai cessé de croire que je pouvais laisser cette histoire hors de moi, grandir n’a pas suffi. Chaque matin persévère mais le passé partout bondit. J’avançais dans la vie avec les yeux de ma mère, un œil qui regarde et l’autre qui oublie. Je croyais qu’il était inutile de s’attarder, je n’avais rien compris. Je me demande si j’ai habité cette vie ou si j’ai juste attendu quelqu’un devant un robinet d’eau froide.

 

Voilà qui m’amène à conclure par quelques mots sur l’écriture en état de grâce de Delphine Arbo Pariente. Les heureuses trouvailles imagées (on émacie les rêves, la torpeur des matins d’été est ovale, et tant d'autres que j'ai notées !) et le rythme adouci font de ce roman un bonheur à lire bien qu'il raconte le chaos/les cahots de l’enfance, de la perte, de l’exil et du pire. Cette écriture-là, en autorisant la lumière à percer les ténèbres, fait que l’on partage les émotions de Mona et Vincent au moment où leurs mots prennent leur essor après avoir été longtemps retenus.

 

À la question posée : "Pourquoi écrivez-vous ?" la réponse du Poète sera toujours la plus brève : "Pour mieux vivre".

Saint-John Perse

 

Un très beau premier roman sombre, magnifié par la grâce rédemptrice de l’écriture.


꧁ Arrière-plan -  ©Alena Torgonskayaa ꧂


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