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Ubasute, Isabel Gutierrez, La fosse aux ours

 

Ubasute

Isabel Gutierrez

La fosse aux ours

112 pages

19/08/2021

15 €

Premier roman

 

❝On ne revient jamais de voyage, d'aucun voyage.❞

Anne Dufourmantelle, En cas d’amour

 

❝Il va venir et je lui dirai tu te souviens, Pierre, de cette pratique ancienne dont nous avons déjà parlé… ne me coupe pas la parole, j'ai besoin de forces pour aller jusqu'au bout de ce qu'il me faut te dire, sois gentil, écoute-moi. Je voudrais que tu me portes jusqu'au seuil de ce dernier voyage, je voudrais que tu m'accompagnes une dernière fois, je sais que tu es fort et je ne serai pas bien lourde surtout si je finis par terrasser le monstre qui dévore mon ventre et que la vie ici me donne encore un peu de temps, je ne deviendrais pas une énorme maman ! Ne baisse pas les yeux comme si tu n'étais pas là, regarde-moi et fais-moi cette promesse.❞

 

Un livre publié à La fosse aux ours est toujours la promesse d’un moment de lecture hors du temps, quelques heures volées à la pesanteur du quotidien. Leurs auteurs ne m’ont jamais déçue – Isabel Gutierrez avec Ubasute son premier roman ne sera pas l’exception -, et j’aime l’élégance discrète de leurs petits ouvrages qui va si bien à celui-ci. De la sobriété raffinée des couvertures au grain du papier au choix de la police, tout est là pour que la lecture ne soit que plaisir.

 

Marie sait qu’elle va mourir. Son ❝corps lourd d'usure et de sagesse❞ est las de lutter contre le cancer. Mère de trois enfants, elle a demandé à son seul fils, Pierre, de l’aider à gravir la montagne jusqu’au Grand Rocher et de l’y abandonner comme le dicte cette ancienne tradition japonaise qui donne son titre au roman. Une bien étrange requête alors que Marie n’est pas japonaise et vit en Suisse, du moins à ce que je crois deviner grâce aux maigres indices (la gare de Zermatt en page 15). Voilà, Marie a choisi la manière dont elle souhaitait quitter le monde, au plus loin d’un lugubre hôpital, en montagne et seule, pour enfin rejoindre son mari qui y a trouvé la mort :

 

❝Je sais que tu me guettes, assis sur le grand rocher sous lequel je me coucherai bientôt.

Là où le cœur attend.❞

 

L’écriture d’Isabel Gutierrez, sublime de retenue, tisse un cocon de douceur lumineuse autour d'un sujet sombre.

Ce livre délicat d’à peine une centaine de pages est divisé en trois parties de longueurs inégales, la 2e, centrale, étant la plus longue.

La 1re partie, Avant, alternant « je » et une 3e personne, raconte le corps jadis vaillant qui soudain trahit, et tout en se lançant dans les préparatifs de son départ sans retour, Marie revient sur quelques fragments de sa vie, ❝fait le tour des ombres qui rôdent en elle❞, sans aigreur ni regret. Choisir le départ, Marie l’a déjà fait par le passé, son père avant elle aussi. À présent, dans un ❝grand vent de liesse❞❝un sourire lumineux❞ accroché au visage, ❝sent[ant] murmurer en elle le chant du départ❞, elle attend son fils. En paix. En guise de pierre de patience, elle emportera un bol qu’elle a elle-même façonné.

 

❝Jeudi 6 mars

J’emporterai de quoi accueillir mon cœur devenu silencieux

J’emporterai de quoi accueillir l’épuisement de mon souffle

J’emporterai ce qui contient le monde, ses bruits, ses odeurs

J’emporterai un bol❞

 

La mère et le fils se mettent en marche vers le Grand Rocher et vont se Parler en silence, titre de la 2e partie.

 

Pour Philippe Claudel, Le silence semble parfois le profond dialogue de ceux qui se comprennent et nous savons qu'il est la grande affaire de cette famille

 

❝Enfant, il [Pierre] lui avait appris combien le silence était un ami précieux.❞

 

et, de fait, contrairement à ce qui s’observe ailleurs, le silence même perdurable n'a pas creusé de distance. La lente ascension à dos de fils sur une chaise à porteur à l’assise confortable, au bois brun et doux fabriquée par ses soins est l’occasion d’une ultime confession, de traverser ensemble les mémoires et tous les âges qui font une vie peuplée de silences, de mots et de solitude :

 

✧ la vie in utero ce temps d’avant le langage et ce frère jumeau mort-né ;

✧ les rencontres avec certains hommes qui auront droit aux mots❞ parce que rayonnants et aimés […] ils ont été là un jour ;

✧ l’amour pour son mari adoré qui marchait en premier. Et en silence et qu’elle suivait écrasant les mots entre langue et palais ;

✧ puis soudain, les notes silencieuses de l’absence et les traces laissées par un crayon à mine noire dans un petit livret bleu.

 

Quelle beauté pour léguer ces souvenirs qui s’épluchent. Marie et Pierre savent qu’au bout du chemin, après cette communion des corps et de l'esprit, ils devront se séparer. 

 

Ils ne forment plus qu'un seul et même corps, informe, dont on ne saurait reconnaître les bras des jambes. Une seule et même douleur en mouvements presque imperceptibles. Ni l'un ni l'autre ne savent encore s'ils auront la force de s'arracher, de se dénouer.

 

Cette marche à dos de fils est l’occasion de faire le chemin l’un vers l’autre. Au tour de Pierre d’à présent faire le chemin vers sa mère dans la 3e partie. Ils viennent de traverser la forêt, l’obscurité monte alors que le froid tombe. Le voyage touche à sa fin. La mère est redevenue une enfant lovée dans les bras du fils qui revisite à son tour les années heureuses, celles de la petite maison au bord du ruisseau, des lits partagés, des baisers sur le front, et les années silencieuses, celles où la fourchette maternelle restait suspendue entre l’assiette et la bouche❞ quand les questions de Pierre et de ses sœurs venaient gratter à la porte d'un passé douloureux et indélébile, malgré les efforts entrepris pour cicatriser.

 

Les souvenirs de Pierre percent l’obscurité alentour. Alors qu’il va redescendre, seul, pour suivre son chemin d’homme et affronter les lendemains, Pierre se rappelle qu'elle était pour son père une ange, descendue sur terre juste pour [les] aimer, un horizon aimant, flamboyant et instable pour lui et ses sœurs. Une mère dont les silences et les livres ont toujours été les ultimes refuges. Les livres étant restés à la maison restent les silences.

 

Ubasute est un texte sombre et porteur d’espoir, d’une justesse inouïe sur l'amour, la perte, le manque et le chagrin. Économe de mots, il ne lui en manque pourtant aucun. Silence, mots, langage, perte, douceur, douleur... ils sont là à coloniser les pages dont la poésie sereine invite à noircir des carnets entiers pour y déposer un peu de la beauté discrète et la douce musicalité de phrases prises au hasard tant tout est exquis.

 

Il suffit d'une lettre pour passer de la douleur à la douceur. Chant de la vie, de ses bonheurs, de ses épreuves, déclaration d’amour d’une mère à son fils, d’un fils à sa mère, reconnaissance du lien indéfectible par-delà l’absence à venir et celles qui ont jalonné toute une vie, Ubasute est un cantabile lent et doux qui parle au cœur et fascine son lecteur longtemps. Une merveille aux excellentes éditions La fosse aux ours qui jamais ne déçoivent.

 

Tu sais, Pierre, en vieillissant, je me suis aperçue d’une chose assez étrange ; les gens s’imaginent que la perte, celle d’un être ou d’un objet, nous rend plus sensible. C’est faux, notre sensibilité se nourrit de ce que l’on nous donne et certainement pas de ce que l’on nous prend.

 

Merci pour ce cadeau.


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