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Pourquoi le saut des baleines, Nicolas Cavaillès, Éditions du Sonneur

 

 

Pourquoi le saut des baleines

Nicolas Cavaillès

Éditions du Sonneur

72 pages

19/03/2015

12 €

Premier roman

« Les baleines sont les derniers poètes, elles sautent parce qu'elles sautent.

Elles sautent. Elles sautent avec des raisons que nous ne saurons pas.

Elles sautent sans raison.

Mais nous autres, humains, sommes des comptables mesquins

et nous voulons que tout effet possède une cause. »

Sylvain Tesson, Une très légère oscillation

 

« Nous ignorons pourquoi les baleines et autres cétacés effectuent parfois ces sauts stupéfiants au-dessus des mers et des océans, mais les hypothèses ne manquent pas, elles se renforcent même du seul fait que la question n'a pas été tranchée. »

 

Le sera-t-elle jamais ? Et d’ailleurs, faut-il qu’elle le soit ?

 

J’ai découvert ce petit livre grâce à une rencontre avec l’auteur organisée par ma librairie, Ombres Blanches à Toulouse, en 2015. Il venait de recevoir le Prix des Gens de Mer. Ma curiosité avait été piquée, je l’avais acheté. Bien m’en avait pris. Pourquoi le saut des baleines n’est pas un essai assommant sur les cétacés ; c’est, comme l’annonce la 4e de couverture, un « essai cétologique autant que [une] fantaisie littéraire. » 

Fantaisie littéraire, c’est bien cela que j’en avais retenu, avant cette relecture, 5 ans plus tard dans le cadre des #68premieresfois.

 

Cette fantaisie cétologique nous arrache l’espace de quelque 70 pages à la pesanteur d’un monde devenu bien sérieux, en nous invitant à prendre notre « envol » avec ces lourds mammifères marins. 

 

Fantaisie fantaisiste ?

Non.

Nicolas Cavaillès n’est pas cétologue, il est écrivain. Et s’il reconnaît avoir lu quantité d’ouvrages pour nourrir son essai, il a le bon goût de n’en faire ni étalage ni tapage. 

 

Fantaisie poétique ? 

Oui.

Pourquoi le saut des baleines, oublieux du point d’interrogation, propose une approche moins scientifique que poétique. Nous devinons à cette absence qu’il ne s’agira pas de répondre à la question pourquoi diantre les baleines sautent-elles… même si on ne sait toujours pas pourquoi elles le font !

 

« Ce maudit pourquoi se nourrit de tout, et ne recrache rien : dans le fond, on ne sait jamais pourquoi rien du tout. »

 

Les premières pages passent en revue la classification des différents cétacés, le saut spécifique à chacun d’eux, tels le « saut carpé-flanché intégral vrillé » ou encore l’« érection céphalique flanchée », avant que l’auteur n’en vienne à envisager des hypothèses, toutes d’une extravagante vraisemblance et dont je dirai le moins possible pour ne pas gâcher le plaisir de votre lecture. Car plutôt que de s’abandonner à l’aridité des faits pour tenter d’en extirper quelques conclusions risquées qui échappent toujours, 

 

« Comme il fallait s’y attendre face à un tel sujet, le miroitement de la baleine en son mystérieux saut soulève des vagues proliférantes de questions qui s’éternisent dans notre océan d’intranquillité, tandis que les rares réponses à y poindre s’évaporent vite ; nous ferons mieux de tout abandonner ici, sans espérer nulle synthèse ni aucune forme de couronnement des différentes hypothèses soutenues plus haut, et en acquiesçant à ceci, leur antithèse à toutes : nous ne saurons jamais pourquoi les baleines bondissent, ni même pourquoi nous nous le demandons. »

 

il est bien plus intéressant d’approcher ce mystère avec imagination et de rêver, oui je crois, de rêver les raisons qui font que les baleines sautent. On ne trouvera donc rien de cartésien, rien qui tente d’apporter une réponse sûre, incontestable, scientifique, à telle enseigne que le chapitre qui revisite la poussée d’Archimède est désopilant. Nicolas Cavaillès nous invite à lâcher prise : pourquoi le plaisir à laisser les énigmes irrésolues, pourquoi la futilité de l’absurde, pourquoi l’épuisement de notre vocabulaire rationnel.

 

« Salio quia absurdum : tout le monde a droit au non-sens, le philosophe comme le poète, le cachalot comme le mystique ; ils font tous les mêmes bonds abscons. »

 

Pourquoi faudrait-il avoir réponse à tout ? poser des équations sans aucune inconnue sur notre monde ?

 

« Plus on classe, plus on inventorie, plus on dépiaute, plus on contrôle les choses, plus elles deviennent fades, et plus on échoue à les approcher et à les entendre […] Tel Orphée se retournant vers Eurydice, l’humain perd ce dont il s’enquiert, il dénature ce qu’il veut connaître. Heureux celui qui contemple un ciel étoilé sans y distinguer de constellations prédéfinies, heureux celui qui traverse un paysage que ne défraîchissent aucune abstraction linguistique ni culturelle, aucun nom ni aucune anecdote historique, heureux et sage celui qui vogue sur une mer anonyme. »

 

Ces mammifères marins sautent donc apparemment « sans loi ni finalité », ni pour franchir un quelconque obstacle, ni pour gagner en célérité, ni..., ni…, ni… Non, les baleines ne s’arrachent aux eaux sombres de l’océan que pour y replonger. 

 

« Le bond : instant d'évasion, faux-fuyant, dérobade face au dégoût, aux flots glacés et aux sociétés de toutes les espèces - dans quoi l'on retombe hélas déjà, avec fracas, écume et amertume. »

 

Nicolas Cavaillès, conviant au hasard des pages Glenn Gould, Nietzche ou Dostoïevski, esquivant opportunément le monstre marin et littéraire Moby Dick, joue à égrener des parce que dont il sait pourtant par avance qu’ils ne trancheront rien et dont je retiens le dernier, parce que (!), plus que tout autre, il me semble s’adresser à tous ceux d'entre nous empêtrés dans le quotidien :

 

« Se venger de la fadeur de l’existence. »

 

Pour découvrir les autres conjectures lancées par cet auteur facétieux, je vous laisse sauter dans ce petit bijou littéraire, superflu donc indispensable, dans ce condensé saugrenu de dérision qui a le bon goût de n’entrer dans aucune catégorie. 

 

Quelle bonne idée, Gilles Marchand, de l’avoir choisi pour la sélection anniversaire 5 ans des #68premieresfois !


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