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Les amers remarquables, Emmanuelle Grangé, Arléa

 

 

Les amers remarquables

Emmanuelle Grangé

Arléa, Coll. 1er Mille

176 pages

09/05/2019

17 €

 

« Sans une mère, il n'y a point de refuge. »

Proverbe polonais

 

« Cet été-là je ne vais pas à la piscine avec ma mère, nous n’allons pas en vacances en famille. »

 

La phrase par laquelle s’ouvre le 2e roman d’Emmanuelle Grangé, paru aux Éditions Arléa, est un modèle de phrase qui, avec une économie de mots, de moyens et d’effets, donne une atmosphère, dessine un décor plus nettement qu’une interminable description. Deux négations, je, nous, ma mère, la famille : voilà c’est fait, l’essentiel est là, posé.

 

Les amers remarquables brosse par touches légères, sans ostentation aucune, le tableau d’une famille des années soixante à nos jours, de Berlin à Paris et retour, de la Bretagne au sud de la côte atlantique. Pourtant, ce récit tient moins de la chronique familiale que du portrait tendre, mais lucide, d’une mère par sa fille devenue mère à son tour. 

 

Un amer, repère discernable depuis le large, immuable sur la côte pour aider à la navigation maritime, est nécessairement remarquable, sinon il n’est pas. Pour Marie-Emmanuelle, 7 ans, l’amer c’est la mère, Gabrielle, ce point d’ancrage reconnaissable entre tous. Il va toutefois lui falloir admettre qu’il peut être mouvant, susceptible de disparaître un temps (pour toujours ?) au gré des départs inopinés de cette mère fantasque « un jour délirante d’amour, le lendemain, mutique », cette « fuyarde chérie » qui, mariée à Pierre, s’échappe, impuissante à se résigner à une vie corsetée…

 

« Mon père n’a jamais rien remarqué, ou il a fait comme si. Il trouve sa femme remarquable, si belle, unique […] Il n’a pas vu venir le jour où elle lui annonce dans une lettre qu’elle ne rentre pas à la maison. »

 

… avant de revenir et reprendre sa place au sein de sa famille, auprès de son époux, haut fonctionnaire sans fantaisie, tout entier à ses affaires.

 

« Vous me manquiez tant […] j’ai bien réfléchi, la famille est plus importante que tout. »

 

Plus importante que sa liberté ? que sa volonté d’exister par et pour elle-même ? que le poids des conventions sociales ? que cette sensation d’être prisonnière d’un rôle que tous s’attendent à la voir jouer ? que son besoin de légèreté et de fantaisie ?

 

Marie-Emmanuelle, qui se rêvait fille unique, fragilisée par la naissance de son frère François, ce « petit bout de viande », est ébranlée par ces départs-surprise et un soupçon de culpabilité se mêle à son sentiment d’abandon

 

« Nous sommes restés ballots, passifs, impuissants. Nous avons attendu le pire, l'annonce de l'hospitalisation, voire la mort de Gabrielle. Nous nous sommes habitués à vivre dans l'angoisse, puis dans la résignation. Gabrielle nous avait quittés pour de bon, je lui en ai voulu un peu, beaucoup… »

 

avant qu’un retour tout aussi inopiné que le départ ne signe la ferveur des retrouvailles

 

« Dans les minutes qui suivent nos retrouvailles, mon gros chagrin d’enfant abandonnée s’évanouit, il est comme dérisoire, il n’a jamais existé. »

 

comme si les abandons, les fuites rapprochaient plus qu’ils ne séparaient la mère de la fille qui devra apprendre à grandir avec la crainte quotidienne qu'un jour son amer disparaisse pour de bon.

 

Se crée alors dans le récit un mouvement régulier d’éloignement et de rapprochement, imperceptible va-et-vient, qui rappelle celui, lent et sans heurts, des bateaux au mouillage par temps calme. Les personnages sont appelés aussi bien Gabrielle que la mère, Pierre que le père, François que le frère… Ils s’approchent, êtres infiniment familiers, puis s’écartent, drapés dans leur rôle et flous aux yeux du lecteur devenu myope.

 

Ils se lient, 

 

« Il faisait très beau en Bretagne, nous étions une famille. »

 

se délient, échouent à garder une maison familiale, à semer quelque chose ensemble ne serait-ce que pour entretenir un semblant de jardin, se délestent au passage de tout ce qui encombre jusqu’à ne plus conserver que l’authentique vitrine Boulle. Ils se séparent pour mieux se retrouver, jusque dans les derniers instants d’une vie où la jeunesse et la vitalité cèdent devant la vieillesse et la sénilité, jusqu’à ce jour où Marie-Emmanuelle devient le parent de ses parents, puis la mère de sa mère, l’amer de sa mère.

 

Dans son premier roman, Son absence, publié également aux Éditions Arléa il y a deux ans, Emmanuelle Grangé disait déjà l’histoire d’une famille, les Munch, confrontée à la disparition de l’un des siens dont elle était sans nouvelles depuis vingt ans. Ici aussi, il est question d’absences, intermittentes certes, de ces absences qui peuvent passer pour des crises passagères, mais qui posent tout de même, à leur façon, la question de l’attachement :

 

« Tu m’as menti, je ne veux plus jamais te voir, tu ne m’as jamais aimée, je ne t’aime plus. »

 

Les extraits de Jane Eyre placés en exergue ponctuent chacun des courts chapitres et, donnant le ton de chacun d’eux, renvoyant leur écho, colorent plus largement le récit tout entier.

 

« Et maintenant, je sentis que cela ne suffisait pas : en un après-midi, je me lassai de huit années de routine. Je désirai la liberté ; je pantelai après la liberté. »

 

Emmanuelle Grangé livre ici un roman que l’on devine largement autobiographique, y révèle une histoire familiale sur plusieurs décennies, sans qu’aucun jugement ne soit porté, sans qu’aucune acrimonie ne vienne ternir les souvenirs. Et nous glisse, avec une délicate sagesse, qu’« il faut du temps pour se rappeler les bons souvenirs ».

 

Ce n’est qu’après avoir refermé ce livre que j’ai pleinement ressenti combien, par la grâce des mots, il est beau, simplement beau, car dénué de tout artifice. 

 

« Les histoires de Gabrielle sont toujours trop courtes, le sillage de son parfum, infini. » 

 

Pas mieux !


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