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J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi, Yoan Smadja, Belfond

 

 

J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi

Yoan Smadja

Belfond, Coll. Pointillés

284 pages

04/04/2019

17 €

 

 

Plutôt que d'entendre raconter, puisses-tu voir toi-même. 

Proverbe rwandais, Les proverbes en kinyarwanda

 

« J’ai cru qu’ils m’étouffaient. J’ai cru qu’ils effaçaient ce que nous avions vécu. J’ai cru qu’ils étaient des dizaines ou des milliers. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de moi. Peut-être que le Rwanda et moi ne faisions plus qu’un. Ils nous ont violés au même instant. »

 

Il est des lectures qui, la dernière page tournée, vous intimident. Voilà une petite quinzaine de jours que je procrastine l’écriture de ma chronique. Comment rendre compte de ce roman sans le trahir ? en parler sans l’écorner ? dire tout le bien que j’en pense sans flagorner ?

 

« Ceux qui ne savent qu'écrire n'ont pas d'issue, car il n'y a pas de mots.

Il n'y a pas de mots. Il n'y a pas de mots. Il n'y a pas de mots. »

 

Comment avoir les mots, en effet ? Ces mots qu’à la lecture j’ai enfouis en une boule tout au fond de ma gorge et qu’il va bien me falloir faire remonter à la surface pour vous dire combien J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi est un premier roman d’un souffle rare, bouleversant, puissamment écrit. Voilà, c’est dit. Mais encore…

 

Je remercie les fées de 68 premières fois de l’avoir inclus dans la sélection d’automne alors qu’il a été publié ce printemps et que, pour une raison qui m’échappe tout à fait, il n’était pas apparu sur l’écran de mon radar littéraire.

 

Non, le roman de Yoan Smadja n’est pas un récit de plus, le récit de trop, sur le génocide Tutsi de 1994, même si, bien sûr, viennent à l’esprit Une saison de machettes de Jean Hatzfeld, Petit Pays de Gaël Faye, Un dimanche à la piscine à Kigali de Gil Courtemanche, ou tout récemment Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse embarqué lui aussi dans l'aventure des 68 premières fois, pour ne citer qu’eux.

 

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi est un modèle de texte qui entrelace l’intensité de destins personnels et la destinée d’un pays, l’histoire de personnes prises dans la tourmente écœurante de l’Histoire, sans jamais tomber dans le pathos grandiloquent, l’empathie facile, le voyeurisme gratuit.

 

« C'est en avril 1994 que j'ai demandé à Dieu de divorcer. »

  

Cette première phrase – et quelle première phrase ! – est aussi le titre du dernier article qu’écrira Sacha Alona. Sa carrière de reporter de guerre s’arrête à Kigali, au printemps 1994. Elle quittera définitivement les pages internationales du quotidien pour se consacrer aux critiques gastronomiques dans l’espoir d’y trouver une douceur salvatrice.

 

Après avoir couru le globe, l’Afghanistan, la Somalie entre autres, Sacha est envoyée en Afrique du Sud pour couvrir les premières élections post-Apartheid. À peine est-elle descendue de l’avion en provenance de Paris, qu’elle et Benjamin, son photographe, à la faveur d’un accrochage avec un convoi de camions, découvrent une cargaison d'armes à destination de la capitale rwandaise qu’agitent les premiers soubresauts de tensions entre Hutu et Tutsi.

 

« La frontière entre les deux communautés était à l’origine relativement poreuse. Hutu et Tutsi partageaient les mêmes caractéristiques de langue, de civilisation, de coutumes et de religion. La différenciation […] était davantage de type classique, voire sociologique. »

« Entre les Hutu et les Tutsi, la déchirure est celle du quotidien, elle est intime. »

 

Mus par un instinct professionnel aguerri, Sacha et Benjamin décident de partir pour Kigali faisant fi de l’avis de Witz, rédacteur en chef du Temps, journal qui les emploie tous deux.

 

« Nous aurions dû comprendre ce qui se passait au Rwanda bien avant le printemps de cette année-là. Peut-être avions-nous tenté de ne pas voir, de nous rassurer. Peut-être avions-nous baissé la garde. Alors que les Rwandais et la communauté internationale auraient dû ne pas céder un pouce de terrain, ils avaient détourné les yeux, des années durant, face à l'hydre. Jusqu'au naufrage. »

 

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi raconte en parallèle les massacres atroces de la guerre civile au Rwanda et l’histoire familiale de Daniel Kobeyisi, médecin particulier de Paul Kagame, de Rose, son épouse et fille du commis de cuisine de l’ambassade de France ainsi que de leur unique enfant, Joseph.

 

« Elle est mon sol, il est mon ciel. »

 

Ces deux récits, l’un portant le regard extérieur et distancié de la journaliste, 

 

« Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs. »

 

l’autre offrant à lire ce que Rose perçoit dans sa chair-même sont d’une justesse rare. Les événements innommables de ce printemps rwandais sont consignés soigneusement et simultanément dans deux petits carnets qui ne quittent jamais, ou presque, leur propriétaire. Le premier a toutes les qualités de l’écrit journalistique, nerveux et concis, basé sur des faits réels et vérifiés. Le second, noirci des lettres que Rose écrit journellement et vainement à son mari, est émouvant, empreint d’un lyrisme contenu. Il porte la parole de Rose, muette de naissance, il est son témoignage. Elle y confie d’abord ses inquiétudes, avant d’y consigner l’horreur et la fuite éperdue pour tenter d’échapper à la pire des barbaries où les amis d’hier se muent en tortionnaires sanguinaires. 

 

Les mots, voilà ce qui lie Rose et Sacha. 

Le carnet noir, « sale et élimé » de Rose se retrouve dans les mains de Sacha, quelque vingt ans plus tard, un lundi d’avril 2017 et déclenche a posteriori le compte-rendu de l’horreur absolue qu’elle a vue ce printemps-là au pays des mille collines et qu’un passage à lui seul résume :

 

« Benjamin posa son appareil photo, Sacha posa son carnet, son stylo. […] Sacha songea que ça ne lui était jamais arrivé. Quoi qu’elle ait vu, quoi qu’elle ait entendu, elle n’avait jamais posé son carnet. Ni en Afghanistan, ni en Somalie, ni ailleurs. Elle n’était jamais intervenue. Elle n’avait jamais saisi la main d’un enfant. Et elle comprit, quoique leur geste fût spontané, instinctif, irrémédiablement humain, que quelque chose s’était brisé. »

 

Ce moment où la journaliste chancelle pour laisser enfin affleurer la femme.

 

Le dernier tiers du livre est terrible, à la limite du supportable avant que la fin, poignante, ne vienne rallumer une parcelle d’espoir. Impossible d’en rendre compte sans en déflorer ce qui en fait le sel et que je ne veux pas gâcher. Reste la beauté des mots pour dire autant la bestialité la plus immonde que l’amour le plus pur de deux femmes pour un jeune garçon. 

 

« À ce moment précis et pour la première fois de ma vie professionnelle, j'aurais voulu être à Paris. Je l'ai voulu obstinément, déraisonnablement. Échapper à cette laideur, dire « Désolée je n'ai rien vu », faire comme si je n'étais jamais venue puis refermer la porte, me retirer sur la pointe des pieds, me rassurer, me dire que de toutes façons je n'aurais rien pu faire. »

 

Raconter, ne jamais cesser de raconter. La mémoire est là pour ne pas perdre le fil, le récit est le plus sûr moyen de ne pas oublier, de se ressouvenir, et dire l’histoire d’un passé qui heureusement n’est plus et ne doit jamais se reproduire.

 

Ce livre est lauréat du Prix Honoré de Balzac en 2019.


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