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Tous tes enfants dispersés, Beata Umubyeyi Mairesse, Autrement

 

 

 Tous tes enfants dispersés 

Beata Umubyeyi Mairesse

Autrement

256 pages

21/08/2019

18 €

 

 

Une famille qui ne se parle pas est une famille qui meurt. 

Proverbe rwandais, Les proverbes en kinyarwanda

 

« C'est l'heure où la paix se risque dehors. [...] la paix, minuscule, clandestine, sait qu'il n'y a plus sur les sentiers aucune âme qui vive capable de la capturer. Alors, elle sort saluer les herbes hautes qui redressent l'échine sur les collines, saluer les oiseaux qui sont restés toute la journée la tête sous l'aile pour ne pas assister, pour ne pas se voir un jour sommés de venir témoigner à la barre d'un quelconque tribunal qui ne manquera pas d'arriver, saluer les fleurs gorgées d'eau de la saison des pluies qui peinent à exhaler encore et malgré tout un parfum de la vie là où la puanteur a tout envahi. »

 

Voilà 25 ans, au Rwanda, était perpétré le génocide contre les Tutsi qui allait faire près d’un million de morts en quelques mois. Beata Umubyeyi Mairesse est née à Butare qu’elle a fui avant les massacres, à l’âge de 15 ans.

 

Tous tes enfants dispersés est un premier roman qui ne joue pas les voyeurs turpides. En disant le moins possible des carnages de ce conflit ignoble entre Tutsi et Hutu, il déjoue le piège de l’abjection. Tous tes enfants dispersés n’est pas un récit de destruction, de décomposition, d’anéantissement ; il est au contraire celui de l’après, celui de la douloureuse reconstruction de ces familles dévastées, des retrouvailles entre ceux qui, d’une manière ou d’une autre, en ont réchappé, des « retrouvailles de cœurs en lambeaux ».

 

Ce récit choral donne à entendre trois générations : Immaculata la mère, Blanche sa fille et enfin, plus tard, Stokely son petit-fils. Un tissage de voix fragiles qui s’évitent tout en se faisant écho, chacune emmurée dans un chapitre frappé à son nom ; des voix qui, entre passé et présent, racontent, dans leurs creux et leurs silences, leurs cris parfois, l’histoire d’une famille dispersée.

 

Restés au pays, Immaculata a survécu au pire et Bosco, le fils qu’elle a eu avec un démocrate hutu, est revenu du front, sauf, mais traumatisé. Blanche, sa fille conçue avec un expatrié français, a été contrainte à l’exil et a trouvé refuge en France dès que les combats ont commencé. 

 

Le roman s’ouvre sur le retour-surprise de Blanche à Butare en 1997, trois ans après que les combats ont cessé. Mais peut-on reprendre le fil de la vie familiale là où on l’a laissé, alors que l’on revient lestée d’une nouvelle existence commencée ailleurs, sur un autre continent ? 

 

 « […] dans ma tête mes pensées chiffonnées étaient semblables à un drap blanc fatigué de la longue nuit de mon absence, dans les replis duquel je cherchais une aiguille pour reprendre mon ouvrage de mémoire. Mais n'est-ce pas pour cela que j'étais revenue ici, pour tisser une virgule entre hier et demain et retrouver le fil de ma vie ? »

 

Il est des blessures qui ne sont pas l’œuvre des armes. Cet exil contraint, censé protéger, a ouvert une plaie, et les mots tus ne peuvent suturer sa béance. 

 

« Qu’est-ce qui avait changé ici ? Moi. Le regard nostalgique et amer que je posais sur toute chose.

Ce qui avait été déchiqueté. Je n’étais pas sûre d’avoir la force de reconstituer notre relation avec toi après trois longues années de silence entrecoupées de conversations téléphoniques maladroites et de courtes lettres sibyllines. »

 

Des silences auxquels vient se surimprimer la culpabilité d’avoir abandonné les siens, une culpabilité augmentée des reproches du demi-frère qui brisent ce qu’il restait d’affection :

 

« À moins que je m’excuse d’être là aujourd’hui ? Moi qui n’avais rien vécu de tout ça, qui ne pouvais pas, ne pourrais jamais savoir réellement ce que vous aviez traversé. »

 

« Entre nous, confie Blanche, se dressaient sept ans : ses deux guerres, celle du Rwanda puis celle du Zaïre, ma défection vers la France. La France qu’il me reprochait. »

 

Le récit de ce retour sera différé d’une centaine de pages consacrées à la vie de Blanche en France, à son mariage avec Samora venu lui aussi d’un ailleurs, des Antilles, à la naissance de leur fils Stokely. Ces pages accueilleront aussi la parole qu’Immaculata porte à Bosco.

 

 

Comment « réparer les cœurs » ? comment faire à nouveau « frissonner les feuilles des souvenirs, éparpiller les poussières de regrets sans ménagements » ? Ce sera à la troisième génération, à Stokely, de tisser « à l’envers » des liens avec sa grand-mère, laissant Blanche « interloquée par la fluidité de leur relation, comme s’ils s’étaient toujours connus. Une évidence ». Car, entre ces deux-là, il ne peut y avoir de place pour le ressentiment, seulement un espace pour que s’épanouissent, comme les fleurs bleues du jacandara, les mots trop longtemps retenus. 

 

Ce roman, à dimension autobiographique évidente, parle du difficile retour au pays natal après un exil forcé, de ce que cela suppose d’abandons et de renaissances : ceux d’une famille certes, mais aussi d’une culture, d’une identité, ce « costume de papier que la première pluie peut emporter », d’une langue.

 

« Posséder complètement deux langues c’est être hybride, porter en soi deux âmes, chacune drapée dans une étole de mots entrelacés, vêtement à revêtir en fonction du contexte et dont la coupe délimite l’étendue des sentiments à exprimer. Habiter deux mondes parallèles, riches chacun de trésors insoupçonnés des autres, mais aussi, constamment, habiter une frontière. »

 

Beata Umubyeyi Mairesse, en faisant des choix narratifs judicieux, signe un premier roman remarquablement écrit, dense et fragile, celui des mots ravalés sur des douleurs indicibles, celui d’un traumatisme écrasant, celui de la lente acceptation d’une identité métissée, celui d’une famille-phénix comme il existe un « pays-phénix ».

 

Tous tes enfants dispersés est superbe, intime, sensible, d’une douceur, oui, d’une douceur que l’on n’attendait pas ; un roman qui « soulève délicatement le couvercle du chagrin » pour trouver l’apaisement.

 

« Entre les mots et les morts, il n’y a qu’un air, il suffit de le cueillir avec ta bouche et de veiller à composer chaque jour un bouquet de souvenance. »

 

Tous tes enfants dispersés n’a pas à rougir de la comparaison que de nombreux lecteurs ne manqueront pas de faire avec Petit Pays de Gaël Faye. Je lui souhaite la même reconnaissance et le même parcours, car il faut 

 

« [laisser] ceux qui sont assez solides écrire leurs histoires, dont je sais mieux que toi combien elles sont nécessaires à l'humanité. »

 

Une réussite, je vous dis. 


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