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Le coeur battant du monde, Sébastien Spitzer, Albin Michel

 

 

 

Le coeur battant du monde, Sébastien Spitzer

Albin Michel

448 pages

21/08/2019

21,90 € 

Prend-on la vie autrement que par les épines ?

René Char – Retour amont

 

« Combien de femmes faut-il pour faire un homme ? Freddy en a eu deux. C'est son algèbre intime. Une pour le mettre au monde. Une seconde pour l'élever. »

 

Londres. Deuxième moitié du XIXe siècle. 

« [La] capitale de l’empire le plus puissant de l’histoire. […] l’Empire britannique porte en lui ses propres contradictions. Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. »

La révolution industrielle, la prospérité fragile, et les richesses ostentatoires qui côtoient la misère la plus sordide.

« La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. »

Le capitalisme. 

« L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié. »

Le drame irlandais. 

« En trois ans, le mildiou réduisit en bouillie infâme et malodorante tous les plans de pommes de terre d’Irlande. »

L’antagonisme avec l’ennemi de toujours.

« Les vieux Anglais si bons n’avaient laissé aux Irlandais que le varech et la tourbe. »

 

C’est dans cet ici et maintenant que Charlotte, émigrée irlandaise, arrive dans l’East-End de Londres. Elle est enceinte de son premier enfant – un fils, elle en est sûre, dont le père, comme beaucoup d’Irlandais, est parti chercher fortune outre-Atlantique. Sans le sou, elle a dû vendre ses longs cheveux auburn contre deux misérables shillings. Agressée, Charlotte perd l’enfant qu’elle porte, mais « la vie étant sœur de hasard » (Stephen King), elle place sur son chemin le docteur Malte, homme providentiel qui, non content de lui sauver la vie, lui confie un nourrisson, Freddy, le fils naturel que Karl Marx a eu avec Nim, la bonne. 

 

« Freddy n’a pas de pays. Il est l’enfant de personne et de nulle part. »

 

Cette fresque est habitée de personnes réelles et de personnages fictifs : Marx, la baronne Johanna von Westphalen son épouse et leurs filles, Friedrich Engels et ses conquêtes, des pairs du royaume, des syndicalistes, des ouvriers exténués, laminés, des fenians et des femmes… de si beaux personnages de femmes.

 

Beaucoup de destins s’entrelacent, souvent s'entrechoquent, alors même que Sébastien Spitzer tresse faits historiques et inventions  « dans ce livre [où] tout est vrai, ou presque », tisse des destinées individuelles avec celle d’une société et d’un pays en proie à une profonde mutation.

 

C’est indéniable, un vent romanesque souffle dans ce roman fort bien documenté sur l'Angleterre victorienne : la guerre de Sécession et les répercussions du blocus sur les manufactures textiles anglaises obligées de fermer les unes après les autres (cotton panic), les réunions clandestines, les émeutes et la répression aveugle, la révolte irlandaise contre le joug de la Couronne, jusqu'à l'émergence d'une vision socialiste au travers de ses deux figures emblématiques, Friedrich Engels et Karl Marx, dont l'auteur ternit quelque peu l'aura.

 

Ces deux-là ont été contraints à l’exil après la publication du Manifeste du parti communiste. Le premier est sommé de gagner Manchester et d'y prendre la direction de l’entreprise textile familiale, le second s'abîme dans la rédaction du Capital.

Le roman met en lumière leur curieuse relation en plus de souligner leurs contradictions intimes. Engels est cet homme ambigu qui rêve d’une révolution ouvrière alors qu’il emploie plusieurs centaines de tâcherons dont il n'hésitera pas à se séparer, la crise venue. C’est un être complexe, aux mœurs aussi dissolues que son amitié pour Marx est indéfectible. Engels paie tout, absolument tout des dépenses somptuaires de Marx. Il s’occupe également de lever les obstacles pour que le Maure se consacre tout entier à l’écriture du Capital, dont on se prend à douter qu'il voie le jour. Quand Engels est dans l’action, Marx cogite. Ce « bon à rien », « infoutu de gagner le moindre penny », vit dispendieusement aux crochets d’Engels. Marx ? un écornifleur ? Oui.

 

Mais ces hommes, aussi intrigants soient-ils, n'éclipsent pas les sublimes personnages féminins qui sont l'un des cœurs battants de ce roman.

 

À commencer par Charlotte, personnage fictif dont on ne peut que louer le courage farouche face à l'adversité la plus tenace :

 

« Charlotte est bonne-maman. Elle est à la fois sa complice, son soleil, l’adulte qui dit non, l’amie qui dit oui. »

 

« C'est lui qui l'a relevée, Freddy. C'est bien lui qui l'a soutenue quand elle était à terre. Il est son presque fils, son plus que fils, devenu l'homme de sa vie. Elle s'était dit qu'une mère, ça donnait des racines et des ailes. Freddy n'a pas de racines. Il est né dans la boue. Il a grandi dans un taudis. Mais ses ailes ont poussé. »

 

Et que dire de Mary et Lydia, les bien réelles soeurs Byrnes, petites mains prêtes à tout accepter, à tout sacrifier pour Engels dont elles sont toutes deux éprises, ou pour une cause qu’elles trouvent juste, quitte à se réinventer ?

 

« Les femmes savent faire cela. Elles savent rendre les hommes heureux. »

  

Et Freddy, le petit gars grandi dans le plus extrême dénuement matériel, avec pour seule richesse l'amour inconditionnel et bienveillant de Charlotte ? Il vit, souffre, tombe, se relève avec une opiniâtreté peu commune. Contrairement à son père trop occupé à rédiger son grand œuvre, pour Freddy la lutte se fait dans l’action.

 

Le cœur battant du monde nous embarque dans cette Angleterre au temps de la reine Victoria, une Angleterre qui suinte la misère, souffre, proteste et menace de se soulever. On vit au plus près des personnages, des manufactures jusqu’aux maisons closes, des cloaques jusqu’aux résidences cossues, de l’Angleterre jusqu’à l’Irlande et retour.

C'est rude, c’est dur, c'est violent. Mais c'est également aussi sombre que lumineux.

 

Pour son second roman, Sébastien Spitzer a repris la recette du docufiction qui, il y a deux ans, avait fait le succès mérité de Ces rêves qu’on piétine, paru aux Éditions de l’Observatoire : aller fouiller dans les plis de l’Histoire pour mettre au jour l’incident escamoté, la péripétie commodément balayée sous le tapis. 

Bien que l’appareil soit le même ici comme on dit en cuisine, il m’a semblé que cette fois la sauce prenait moins bien. Entendons-nous bien, loin de moi l’idée de mettre en doute les qualités de conteur de Sébastien Spitzer, de mésestimer les remarquables recherches documentaires - l'auteur n'est-il pas journaliste ?- et d’oublier combien elles ont opportunément et naturellement trouvé leur place dans la trame du récit. 

Alors, à quoi tient ma toute petite déception d’aujourd’hui ? 

Peut-être à ma réticence à voir un auteur réitérer l’exercice en choisissant de recourir à un même ressort au risque de s’enfermer dans ce qui a fait son succès chez un autre éditeur.

Le cœur battant du monde est plus touffu, plus brouillon car, paradoxalement, plus (trop ?) travaillé (j'assume la contradiction !) ; il n'évite pas des dialogues parfois prosaïques et se (me) perd dans des descriptions qui dilatent inutilement un texte par ailleurs fiévreux et haletant. Et je n’y ai pas tout à fait retrouvé cette écriture aérienne, poétique, si spontanée et habile pour creuser à l'essentiel, et qui m’avait tant plu.


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