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La chaleur, Victor Jestin, Éditions Flammarion

 

 

La chaleur, Victor Jestin 

Éditions Flammarion

144 pages

28/08/2019

15 €

Comme si les chemins familiers tracés dans les ciels d'étés pouvaient

mener aussi bien aux prisons qu'aux sommeils innocents.

Camus - L’Étranger 

 

« Oscar est mort parce que je l'ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d'une balançoire, comme les enfants dans les faits divers. Oscar n'était pas un enfant. On ne meurt pas comme cela sans le faire exprès, à dix-sept ans. On serre le cou pour éprouver quelque chose.

Peut-être cherchait-il une nouvelle façon de jouir. Après tout nous étions tous ici pour jouir.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pas bougé. Tout en a découlé. »

 

Quelle frustration pour la lectrice que je suis et qui attendait beaucoup (trop ?) de ce premier roman encensé par les critiques ! Un premier roman tout récemment distingué par le prix littéraire de la Vocation décerné par la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet ; un premier roman inscrit sur les listes de prix prestigieux (Renaudot, Médicis, Femina) ; un premier roman pressenti donc pour succéder au Lambeau de Philippe Lançon (Femina), au Sillon de Valérie Manteau (Renaudot), à l’Idiotie de Pierre Guyotat (Médicis). Excusez du peu…

 

Quel gâchis ! Pourquoi, mais pourquoi donc avoir bousillé une idée de départ si engageante ! Parce qu’au-delà de cet incipit incisif, il ne se passe rien, absolument rien : une vacuité à perte de pages.

 

Il m’est toujours délicat d’écrire contre un roman dont l’auteur débute à peine.  Délicat, pour l’éditeur cette fois, de composer une 4e de couverture qui place d’emblée La chaleur de Victor Jestin à l’ombre aveuglante de L’Étranger de Camus :

 

« Ce roman est l’histoire d’un adolescent étranger au monde qui l’entoure, un adolescent qui ne sait pas jouer le jeu […] », un adolescent qui comme Meursault est rétif au jeu social, un adolescent qui vient d’expédier Oscar en quelques phrases.

 

Unité de temps, de lieu, d’action, la trame dramaturgique de ce court roman reprend le schéma du théâtre classique. Malheureusement, le tissu narratif, lui, est cousu d’incohérences, d’invraisemblances, de platitudes. 

 

Morceaux choisis :

Comment croire...

  • qu’un garçon maigrichon comme Léo (« je me suis promené torse-nu, sans gesticuler pour masquer ma maigreur ») traîne le corps d’Oscar sur plusieurs mètres, lui fasse gravir la dune pour l’enterrer sur cette plage landaise, même si « [Oscar] n’était pas si lourd » ;
  • que personne ne découvre le cadavre enterré à mains nues ;
  • que la mère d’Oscar ne soit pas dévorée par l’inquiétude en n’ayant aucune nouvelle de son fils.

Par contre, que « l’aube [soit] passée depuis longtemps : le soleil [ait] traversé le ciel et [dérive] déjà vers la mer » : là, pour le coup, on y croit... parce que, bon sang, trois pages avant, il est écrit qu’il est « dix-huit heures » !

 

N’en jetez plus…

 

L’écriture, le style n’ont rien d’impérissable. Les phrases sont courtes – ce qui n’est pas un défaut -, parfois creuses – voilà qui est plus ennuyant. Les métaphores sont gauches, le vocabulaire, étréci. Et ce « Je », qui sue le mal-être, porte la voix inconsistante d’un ado caricatural, empêchant toute empathie. 

 

Alors oui, il est fort probable que je sois passée lamentablement à côté de ce roman dont le meilleur atout est d'engluer le lecteur dans la torpeur du récit. Je ne saurais dire combien je regrette que la matière de départ, fertile, n’ait pas été exploitée pour nourrir un roman que j’aurais lu en apnée parce que tout y aurait été irrespirable. Tout était pourtant là :

 

« Oscar est mort à cause de moi qui n'ai pas bougé, et je n'ai pas bougé car à cet instant je ne pouvais pas, je préférais mourir, comme lui, et nous nous sommes regardés mourir l'un l'autre, pendant que les autres dansaient. »

 

« Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better », soi-disant cette phrase de Samuel Beckett est l’une des préférées de l’auteur et c’est le souhait que je forme pour lui.


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