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Les Tribulations du révérend Amos Barton, George Eliot, Sillage

 

 

 

Les Tribulations du révérend Amos Barton

George Eliot

Éditions Sillage

138 pages

25/04/2025

9,50 €

Traduction de l’anglais (Royaume-Uni), François d’Albert-Durade

The Sad Fortunes of the Reverend Amos Barton

Original publication, Blackwood’s Edinburgh Magazine, vol. 81, 1857

Les œuvres les plus anciennes sont celles qui vieillissent le moins. [...] Il est probable que nous estimerons toute notre vie ce qui a traversé les siècles, ce qui n’est pas encore tombé dans l’oubli ou ce qui n’a pas encore disparu.

Hermann Hesse, Une bibliothèque idéale, traduction de l’allemand Nicolas Waquet

Dans ma bibliothèque idéale : George Eliot. Pourtant, sans que je puisse trouver une quelconque explication satisfaisante, je n’avais pas encore lu sa première œuvre de fiction. Il y a quelques jours, Nicole Grundlinger a lancé l’idée de passer #uneteaveclesdeuxgeorge  (pour en savoir plus ➪ https://www.motspourmots.fr/2026/05/un-ete-avec-les-deux-george.html). Me voilà donc à lire la première des trois nouvelles qui, dès 1858, allaient être regroupées en un recueil, Scene of Clerical Life (Scène de la vie du clergé, traduction H. Gauthier, 1890)

 

Les Tribulations du révérend Amos Barton fut d’abord publié de manière anonyme en deux épisodes dans les numéros de janvier et février 1857 du Blackwood’s Edinburgh Magazine. Première œuvre de fiction de l’autrice et première œuvre à être signée de son nom de plume choisi en hommage peut-être à George Sand qu’elle avait lue et admirait ? ou plus sûrement à George Henry Lewes dont elle partageait la vie alors même que ce dernier vivait séparé de son épouse infidèle sans toutefois pouvoir divorcer puisqu’il avait reconnu les enfants adultérins ? Imaginez le scandale dans une Angleterre pétrie de conventions et soucieuse du qu’en-dira-t-on !

 

Le premier, que ce George était en réalité une femme, et cette Marian Evans avait souhaité publier ses œuvres sous un nom masculin, pour être jugée à ses mérites propres, et avoir ainsi la chance d’échapper au dédain généralement montré aux ouvrages de dames. Le second, qu’un de nos plus grands écrivains français avait eu aussi recours à ce subterfuge, et souhaité le travestissement et l’abri d’un nom masculin. Une autre George donc, George Sand.

Mona Ozouf, L’autre George

 

Ainsi donc, et contrairement aux sœurs Brontë par exemple qui écrivirent sous les noms de Currer, Ellis et Acton Bell pour être publiées, Mary Ann ‘Marian’ Evans, forte d’une certaine notoriété grâce à la publication d’articles sous son véritable nom, n’a pris un pseudonyme que pour se fondre dans l’anonymat et échapper aux préjugés, tant des éditeurs que des lecteurs, dont étaient alors victimes les autrices dans l’Angleterre victorienne. Devrait-on s’étonner qu’elle continuât à publier sous son nom de plume après qu’elle-même eut révélé la supercherie au moment de la publication d’Adam Bede (1859) ?

 

Le révérend Amos Barton, dont j’ai entrepris de vous raconter les épreuves, n’était à aucun égard, comme vous le voyez, un caractère idéal ou exceptionnel ; et peut-être est-ce une chose hasardée que de vous demander votre sympathie en faveur d’un homme si peu remarquable, d’un homme dont les vertus n’étaient point héroïques, et qui ne gardait dans son cœur aucun tendre regret ; qui n’avait pas le plus léger mystère planant sur sa tête, qui était positivement et indubitablement ordinaire et qui n’était pas même amoureux, étant guéri de ce mal là depuis plusieurs années : « Un personnage n’offrant aucune espèce d’intérêt ! » s’écrira une de mes lectrices, Mrs Farthingale par exemple, qui veut l’idéal dans la fiction, pour qui le mot tragédie s’associe à des fourrures d’hermine, à l’adultère et au meurtre, et le mot comédie, aux aventures de quelques personnages qui offrent positivement un caractère.

[…] Cependant ces gens bien ordinaires, beaucoup d’entre eux du moins, ont une conscience et ont obéi à la sublime impulsion de quelques devoirs pénibles à remplir. Ils ont leur tristesse et leur joie ; leurs cœurs se sont élancés peut-être vers leur premier-né, il se peut qu’ils aient gémi sur une mort violente. Bien plus, n’y a-t-il pas de l’éloquence dans leur insignifiance même, par la comparaison que nous faisons de leur obscur et étroite existence avec les possibilités glorieuses de cette nature humaine dont il participe ?

 

Les Tribulations du révérend Amos Barton est une nouvelle qui concentre ce qu’affectionne George Eliot et qu’elle développera dans les romans plus amplement descriptifs et typiquement victoriens à venir : la vie immuable de la campagne anglaise des Midlands, elle-même venant du Warwickshire où son père était le régisseur de la Griff Manor House ; la vie domestique, presque banale, de personnages ordinaires pour lesquels elle éprouve une empathie non feinte, ce qui ne l’empêche pas de décocher quelques traits d’humour, le révérend étant ici sa cible préférée même si, au final, peu de personnages seront épargnés :

 

[…] le révérend Amos Barton n’allait jamais jusqu’à l’excès. Ses fautes mêmes étaient moyennes ; sa grammaire n’était pas si mauvaise. Il n’était pas dans sa nature d’être supérieur en quoi que ce fût, sauf peut-être en médiocrité.

 

ou

 

Il faut savoir que le révérend Amos Barton était un de ces hommes qui ont une volonté et une opinion à eux ; il se tenait fièrement debout et n’avait point de méfiance de soi-même. Il marchait d’un pas déterminé dans la route qu’il croyait la meilleure ; mais, aussi, il n’y avait rien de plus facile que de lui persuader quelle était la meilleure route.

 

ou encore

 

— Moi, dit Mrs. Hackit, dont la nature bienveillante commençait à se montrer sous son véritable jour maintenant qu’elle pouvait contredire la majorité, j’aime Mr. Barton. Je crois que c’est un bon et honnête homme, quoique l’étage supérieur de son individu ne soit pas très bien meublé ; quant à sa femme, elle est comme il faut, telle qu’on n’en saurait rencontrer de plus gentille.

 

Milby, à l’image du terne révérend Barton dont les prêches ennuyeux font bâiller ses ouailles, est un petit bourg anglais sans le moindre éclat. De description du paysage à l’entour ? Le moins possible, George Eliot s’en remettant à ses lecteurs pour imaginer ce monde clos, tout entier contenu dans les limites de la paroisse, à partir de ce qu’elle dit de ses habitants. Car, déjà, lui importent les caractères. Elle s’intéresse à ses personnages, à leurs vies minuscules, à leurs pensées, à ce qui se passe entre les murs de leur logis. À la rumeur médisante qui court au dehors, elle oppose l’espace intime du chez-soi où se questionne la foi, s’invite le renoncement (George Eliot élevée dans l’Évangélisme choisira l’apostasie au grand dam de sa famille), s’élèvent les enfants, nombreux et se mène une vie d’une banale quotidienneté que menace pourtant quelque catastrophe — les sad fortunes anglaises s’étant curieusement muées en tribulations françaises dont, après lecture, je me demande encore ce qu’elles viennent faire là, la mauvaise fortune — triste sort et difficultés financières — ne posant pas de problème particulier de traduction.

 

Amos Barton avait été un mari affectueux, et tant que Milly était restée près de lui, il n’avait jamais été traversé par la pensée que peut-être son affection pour elle n’était pas assez vive et vigilante ; mais maintenant, il revivait toute leur vie passée ensemble, avec cette terrible clarté de la mémoire et de l’imagination que donne la souffrance, et il sentait que son amour même avait besoin qu’on lui pardonnât sa pauvreté et son égoïsme.

 

George Eliot est pleine de sollicitude pour ses personnages féminins, pour la condition des femmes à cette époque-là reléguées aux tâches domestiques, accablées par le poids des normes morales, contraintes au renoncement, tenues à l’écart du monde extérieur

 

Le monde d’une femme aimante est contenu dans les quatre murs de sa maison ; et ce n’est que par son mari qu’elle [Milly] a quelque communication électrique avec le monde extérieur.

 

alors qu’elle-même avait eu suffisamment d’audace pour s’affranchir des conventions, se retrouvant mise au ban d’une société qui la considérait dès lors comme déchue.

 

Les Tribulations du révérend Amos Barton est un texte adressé ; George Eliot interpelle fréquemment le lecteur ; une manière de l’embarquer dans l’histoire en l’invitant à suivre le cheminement de sa pensée et, fine stratège, de l’amèner à voir s’incarner ses personnages pourtant décrits à partir de presque rien — ici l’implicite d’une remarque a priori dérisoire, là l’éloquence d’un geste anodin —, voire à partir d’objets — ici une robe qu’il a fallu retourner pour en masquer l’usure et qu’une sauce renversée vient définitivement ruiner, là une pleine corbeille de linge à ravauder, tonneau des Danaïdes de la douce Milly qui peu à peu s’efface. Les personnages sont terriblement humains, nullement idéalisés, si bien qu’avant même que nous y ayons pris garde, nous éprouvons une sincère sympathie pour ceux qui ont su nous toucher quand bien même la plupart n’ont pas grand-chose d’attachant. Une prouesse littéraire, n’est-ce pas ?

 

Récit ancré dans un monde immuable, sagement circonscrit aux limites de la paroisse dont le révérend Amos Barton a la charge, Les Tribulations du révérend Amos Barton est simple, étranger aux intrigues complexes des romans à venir. Cependant, en instaurant un dialogue constant avec le lecteur, en usant à bon escient de la veine comique, George Eliot s’y révèle déjà très attentive aux gens, au milieu social ainsi qu’aux événements qui marquent une vie, au point parfois de provoquer une prise de conscience qui en infléchit irrémédiablement le cours,

 

Les adieux avaient tous été faits avant ce dernier soir, et après que tous les arrangements furent terminés, Amos sentit l’oppression de cet instant pendant lequel on n’a rien à penser qu’un triste avenir, à la séparation qui éloigne de ce qu’on aime et de ce qui vous est familier, et à cette entrée glaciale dans ce qui est nouveau et étranger. Dans tout départ se trouve l’image de la mort.

 

suscitant une empathie sincère pour ses personnages.


꧁ Illustration ⩫ John Constable, Le Val de Dedham, 1828 ꧂


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