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Venise, millefleurs, Ryoko Sekiguchi, P. O. L.

 

 

 

 

Venise, millefleurs

Ryoko Sekiguchi

Éditions P. O. L.

256 pages

08/01/2026

20 €

Premier roman

❝On a fait couler tellement d’encre sur Venise qu’elle se noie.

Sylvain Tesson, Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages

 

Écrire sur une ville se rapprocherait davantage de la tentative de bouturer une plante dans un terreau constitué de mots. C’est bien autre chose que le simple acte de laisser des traces du lieu. 

Le désir de faire éclore de vraies fleurs entre les pages ?

 

Venise est sûrement la ville au monde la plus écrite, écrite par beaucoup d’hommes (Proust, Sollers, Stendhal, Musset, Hemingway, d’Ormesson, Goethe, Schopenhauer, Mann, Chateaubriand, Barrès, James, Byron, Rilke…) et peu de femmes (Sand, Madame de Staël, Alice Monet…)

 

Elle est rêve, mais elle est encore ville, si seulement nous nous réveillons un peu.

 

Les artistes, les écrivains, les peintres ont toujours été fascinés par ce qui est sur le point de disparaître. À ceux, nombreux, qui croient qu’il est devenu impossible d’encore écrire sur Venise, ville-légende bien malgré elle tendue de clichés usés dont les artistes peinent à renouveler l’image, Ryoko Sekiguchi apporte un éclatant démenti avec ce premier roman dans lequel — j’ose l’image — la sève circule.

 

On dit que les fleurs de millefleurs éclosent au solstice d’hiver. Dans le temps, ce jour-là, les verriers de Murano ramenaient l’eau du puits dans leur atelier pour purifier l’espace de travail et essuyer leurs outils avec un chiffon qui en était imbibé, afin de pouvoir créer de splendides mosaïques florales. Le lieu d’éclosion des fleurs magiques était chaque fois différent, mais les artisans savaient que ces pétales magnifiques et ces feuilles aux contours délicats ne laissaient personne indifférent, et qu’au moment où l’eau s’évaporait surgissait un parfum qu’aucun être n’aurait imaginé.

 

꧁ Presse-papier millefiori, c. 1950 ꧂
꧁ Presse-papier millefiori, c. 1950 ꧂

Le millefiori est une technique antique de fabrication de mosaïque en verre à partir de cannes de cristaux multicolores. Élaborée par les verriers gallo-romains, magnifiée par les Byzantins, elle a été reprise par les artisans verriers de l’île de Murano dont le célèbre Angelo Barovier et, d’une certaine manière, par l’autrice pour composer Venise, millefleurs, mi-journal intime de ses huit séjours à Venise, de l’hiver 2023 à l’été 2025, mi-herbier personnel qu’elle confectionne en regard de celui que lui a confié le père de son amie Livia. Quand elle entre en possession de l‘herbier qu’Ilaria a élaboré vers 1830, la narratrice se rend compte que ce qu’elle tient là est aussi un almanach de sensations qui lui rendent la jeune Vénitienne à ce point familière qu’elle se met bientôt à lui écrire.

J’ai été attirée par vous parce que nous nous ressemblons. Je suis aux mots ce que vous êtes aux plantes, et je sais que les heures les plus précieuses de votre vie ont sans doute été celles que vous avez passées avec votre herbier.

 

Venise, millefleurs est un livre que l’on parcourt avec une lenteur apaisée comme l’on va par le labyrinthe serré des calli ou comme l’on navigue d’île en île de la lagune, entre présent et surgissement du passé, entre attentes et émotions, accompagnés de présences réelles ou fantômatiques : Ilaria, bien sûr, 

 

C’est bien simple, c’est grâce à Ilaria que mon texte a vu le jour, et c’est donc grâce à elle que j’existe. Qui pourrait dire que je suis moins fictive qu’elle, alors que mon existence n’est faite que de mots, sans autre trace concrète, à l’inverse de son herbier ? Peut-être est-ce elle la personne réelle ; peut-être ne suis-je moi qu’un personnage imaginaire qui pense écrire ce livre.

 

mais aussi Casanova, les grands malades et les femmes internés à l’asile de San Clemente aujourd’hui transformé en hôtel de luxe...).


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Ryoko Sekiguchi nous fait éprouver intimement qu’il existe des lieux qui ne s’ouvrent que lorsque nous fermons les yeux. Venise, c’est le mythe dans le mythe, une cité fantasmée qui déploie tout un imaginaire et Ryoko Sekiguchi, c’est l’anti Balzac qui, bien que tombé éperdument amoureux de Venise, ne voyait là qu’une ville n’en finissant plus de mourir. Avec Venise, millefleurs, nous arpentons un espace non seulement géographique et culturel mais aussi mental terriblement vivant et découvrons une Venise inédite — elle était là, mais nous ne savions pas la voir, aveuglés par sa majesté palladienne. Qui pour repérer le tilleul de San Polo ? le magnolia de Cannaregio ? les opulentes glycines ? le figuier de Sant’Andrea ? le micocoulier de Certosa ? Qui pour aller à Sant’Erasmo voir son potager ou à Vignole goûter ses artichauts et son raisin ? Qui pour s’émouvoir de la vaillance des adventices quand elles ébouriffent les murs ?

 

Les cités sont construites par des hommes, mais elles contiennent également des parties invisibles pour qui se déplace à pied. Il faut suivre l’envol d’un oiseau ou devenir un grand arbre pour percevoir leur autre visage, ou encore lire le vent de la ville pour ouvrir certaines pages.

 

Le doux phrasé imagé de l’autrice, les diverses formes de narrations (journal, correspondance, récit) signalées par autant de changements de polices concourent à faire ressentir l’esprit et l’âme végétale de cette ville devenue, le temps de quelques heures de lecture, un lieu poétique à l’écart des sentiers battus et de l’agitation, achevant de convaincre ceux qui douteraient encore que tout n’a pas été écrit sur Venise.


꧁ Illustration ⩫ De Gournay, Florilegium 


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