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Incendie blanc, Antoine Catel, Calmann-Levy

 

 

 

Incendie blanc

Antoine Catel

Éditions Calmann-Levy

162 pages

04/01/2023

19,50 €

Premier roman

La cocaïne, c’est le diable dans un flacon !

Mikhaïl Boulgakov, Morphine

 

la petite sœur pour toujours

Ma petite sœur, que le monde a dévastée, était un combat perdu d’avance qui, pour cela, précisément, mérité d’être mené.

 

Antoine Catel raconte sa jeune sœur dont le prénom ne sera dévoilé qu’à la dernière ligne du roman. la petite sœur pour toujours, phrase lancinante qui revient comme pour lécher la plaie, ne deviendra jamais vieille ; elle est morte d’une overdose à 23 ans à peine. Le dire d’emblée ne gâche en rien la lecture puisque l’auteur lui-même l’annonce dès la 4e page.

 

la petite sœur pour toujours

Elle est morte.

 

Des mots qui annoncent une sentence qui défigure. Une réalité capitale.

Tout commence et finit toujours par des mots.

Les mots.

Les premiers qu’on profère.

Le dernier soupir exhalé.

 

Les mots sont le carcan des vies humaines.

 

L’auteur raconte les débuts nomades de leur vie en plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, continent aimé qu’il a fallu quitter rapidement après le décès du père d’une infection pulmonaire fulgurante ; la vie nouvelle à Paris ; le remariage de la mère alcoolique et mal aimante avec un homme violent ; les études brillantes de la petite sœur ; les visites aux grands-parents dans leur appartement cossu ; la messe des fins de matinées dominicales ; les heures passées à jouer au piano avec Papou ; la mort de Mamine.

 

Il raconte aussi les paradis artificiels ; les rails de cocaïne ; les deux cures de désintoxication ; les remontées vers la lumière que suivent des descentes aux enfers, jusqu’à la dernière dont elle ne reviendra pas.

Il raconte la petite sœur capable de donner le change, de tromper son monde, de continuer des études médicales et sélectives jusqu’en 3e année sans rien laisser paraître, son aisance à obtenir de bons résultats avant la dégringolade et les malaises en pleine rue.

 

Antoine Catel raconte, et ses mots sécrètent l’amour sincère, fusionnel, presque absolu, qu’il porte depuis toujours à la petite dernière d’une fratrie de quatre.

 

[...] le temps avait défilé comme une belle image et il y avait eu à chaque fois un peu plus delle dans mon être et dans mon cœur. Et je m’étais rapidement pris à l’aimer sans réserve et en dehors de toute raison.

 

La petite sœur aimait U Turn - Lili du groupe AaRON, Les Raisins de la colère de John Steinbeck, les poèmes d’Apollinaire, La Dame en blanc dans le jardin de Sainte-Adresse de Claude Monet. Elle disait ne pas aimer les chansons de Saez que lui adore ; il trouvera deux vers de l’une d’elles recopiés dans un carnet rouge, deux vers d’une chanson comme un aveu et une possible clef d’interprétation.

 

Ce monde n’est pas pour moi,

ce monde n’est pas le mien.

 

Il raconte les amitiés toxiques, et une vie gâchée par la prise de cocaïne commencée de manière irrégulière et insouciante — récréative, dit-on — avant qu’elle ne devienne régulière engendrant la dépendance et le manque.

 

Incendie blanc est un récit cathartique — encore un. Parce qu’aussi proches qu’ils aient été — les deux autres de la fratrie sont relégués dans une semi-pénombre, voire négligés par l’auteur —, le frère n’a jamais eu accès aux pensées intimes de sa petite sœur ; parce qu’il ne cherche pas à combler les blancs par de la fiction, on ne saura rien de ce qui a précipité la chute d’une jeune fille à qui tout semblait pouvoir sourire et qui, à 23 ans, avait encore toute la vie devant elle. Peut-être le décès brutal du père ? le départ d’Afrique ? la vie parisienne et ses tentations pour une toute jeune femme dans sa vingtaine ? le comportement maternel ? Ce monde n’était pas pour elle, alors la cocaïne était là pour l’aider à se retirer dans son propre monde.

 

Incendie blanc est un questionnement incessant qui reste sans réponse faute de trouver celle qui ferait sens. Comme toujours en pareil cas, les raisons sont innombrables. C’est aussi l’expression d’une culpabilité vertigineuse qui n’en a pas fini de faire vaciller l’auteur, d’un chagrin dévorant et d’une douleur à apprivoiser. Avec le temps... Sur ce terrain-là aussi le questionnement est sans fin. Quel geste, quelle parole aurait-il dû avoir ? Pourquoi n’a-t-il pas répondu au téléphone ce jour-là ? ne l’a-t-il pas vue ce jour-là ? Lui, toujours là pour elle, pourquoi a-t-il été défaillant précisément ce jour-là ? Le drame aurait-il pu être évité ? 

 

La petite sœur pour toujours

Les journées sont lentes, cimentées. Nous sommes un peu plus de quatre mois après la disparition de la petite sœur. Un hiver sec.

Sans elle, une tristesse insondable.

 

J’ai décidé de me suicider.

 

Comme cela est la mode depuis quelque temps, en particulier pour les premiers romans, Incendie blanc est une autofiction sauvée du marasme complaisant, voire impudique, par une écriture poétique. C’est assez rare pour être signalé. Ce qu'il manque aux livres de nos jours, c'est la poésie, écrit Antoine Catel qui se sert de la richesse de la langue comme d’un outil pour écrire à bonne distance tout en tentant d’arracher son histoire au banal, à l’idolâtrie de sa petite soeur et au pathos lourd — à mon sens, il n’y réussit que très imparfaitement. Quelques exemples toutefois relevés au hasard dont les images disent le mal-être, la fragilité de la vie et des sentiments : 

 

petit bout de nuit ligoté au ciel❞ (page 28)

nuit de marécage et d’étain❞ (page 37)

la masse argileuse des pensionnaires (page 53)

estuaire du temps (page 59)

la pluie fine rouille Paris (page 88)

Paris luit de son éclat de vieux cimetière (page 99)

 

L’époque est au récit de soi et Incendie blanc, bien qu’il porte le mot roman en couverture, prend ses racines dans l’histoire familiale tragique d’Antoine Catel. Bien sûr, il n’est pas question de faire ici le procès de l’autofiction, encore moins celui de l’auteur après le drame vécu ou de la thérapie littéraire qu’il a entreprise en écrivant ce livre.

 

❝La seule façon de se sortir d'une histoire personnelle c'est de l'écrire.❞

Marguerite Duras, Lettre à Yann Andréa, juin 1981

 

Aussi me contenterai-je de dire combien je trouve la littérature contemporaine saturée de ces histoires vraies dont la prolifération menace l’écriture d’imagination en conduisant les auteurs à vouloir absolument que tout roman s’inspire de leur vie, une vie si possible tragique dans ce qu’elle a de plus intime et, hélas, de plus banal.

Je ne sais pas si la poésie sauvera le monde, tel que le prédit Jean-Pierre Siméon, mais elle sauve au moins ce livre-ci.


꧁ Illustration ⩫ Claude Monet, La Dame en blanc dans le jardin de Sainte-Adresse, 1867 


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