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Déchirer le grand manteau noir, Aline Caudet, Viviane Hamy

 

 

 

 

Déchirer le grand manteau noir

Aline Caudet

Éditions Viviane Hamy

320 pages

23/08/2023

21 €

Premier roman

 

 

 

 

Jusqu’aux bords de ta vie

Tu porteras ton enfance

Ses fables et ses larmes

Ses grelots et ses peurs

 

Tout au long de tes jours

Te précède ton enfance

Entravant ta marche

Ou te frayant chemin

 

Singulier et magique

L’œil de ton enfance

Qui détient à sa source

L’univers des regards.

Andrée Chedid, Regarder l’enfance, in Épreuves du vivant

 

Le manteau noir, ce lourd et grand manteau noir de mon enfance… Ça recommence.

 

Dans l’appartement, Lucie est occupée avec ses trois jeunes enfants ; Arnaud, son mari, parti à son travail. Et la sonnette retentit.

La sonnette a retenti et la porte s’est ouverte sur des policiers mandatés par l’huissier. Bien qu’elle ait tenu secrète sa nouvelle adresse, ils ont retrouvé sa trace et lui ont signifié que ses parents l’assignent en justice pour obtenir un droit de visite de leurs petits-enfants qu’ils n’ont jamais rencontrés.

La sonnette a retenti, qui précipite Lucie dans les souvenirs d’enfance, le lecteur à sa suite curieux de découvrir pour quelles raisons elle a coupé les ponts avec sa famille, pourquoi il est impensable pour elle que ses parents obtiennent un droit de visite. La justice saura-t-elle se montrer juste ? la comprendre ?

La sonnette a retenti et la mémoire du passé — oublié ? refoulé ? — revient : le départ de Clermont pour un hameau perdu où le père se rêve agriculteur, rêve que la mère ne partage pas du tout ; un départ pour une nouvelle vie dans laquelle Lucie, deuxième d’une fratrie de cinq, va rapidement devenir l’unique réceptacle de la haine viscérale de sa mère. 

 

Je me revois à six ans et j’ai peur.

 

Lucie raconte les hurlements ; les brimades ; les corvées ; les repas dont elle est systématiquement exclue ; la chambre aux murs lépreux ; les travaux d’été pour gagner le peu d’argent que son père confisque ; le chantage maternel sur ses frères et sœurs ; la passivité complice du père. Lucie, jetée dehors à ses 18 ans. Tout l’éventail de la maltraitance psychologique est là qui, au contraire des coups, ne laisse pas de trace permettant à son père et à sa mère de continuer à paraître en société et en famille, de tromper le monde comme on dit. Dans Déchirer le grand manteau noir, la maltraitance se joue à guichet fermé.

 

Si j'explique comment je suis traitée à la maison, mes parents, furieux, se retourneront contre moi. J'imagine bien la dame des services sociaux venir avec sa mallette remplie de dossiers, sortir une feuille, un stylo, et poser des questions à mes parents. J'imagine leurs réponses, transpirantes de mensonges. La dame cocherait des cases et repartirait en leur faisant un gentil sourire, elle s’excuserait de les avoir dérangés. Ou alors elle insisterait, elle serait surprise de leurs réponses et peut-être que... De toute façon elle repartirait, me laissant seule avec mes parents fous furieux. On n’enlève pas comme ça un enfant à sa famille. Je ne sais pas jusqu'où peuvent aller les représailles si je brave cet interdit : rien de ce qui se passe à la maison ne doit sortir du strict cadre familial. Ma mère n'a pas besoin de le formuler, nous le savons. En public, elle parvient à masquer son aversion pour moi. Comment m'en sortir ?

 

La narration reproduit un schéma simple et invariable. Sur la demande de son avocat pour monter le dossier de plaidoirie, Lucie s’enquiert de recueillir les attestations de son entourage, de ses frères et sœurs, des personnes qui l’ont connue enfant. Certaines accepteront, d’autres se feront prier, d’autres encore refuseront. Chaque attestation reçue est l’occasion pour Lucie de repenser le passé, l’horreur vécue, les amitiés qui l’ont épaulée en accueillant ses confessions libératrices, en lui offrant une aide, un répit, un toit aussi.

 

Plusieurs choses m’ont gênée dans la manière choisie pour organiser le récit. Tout d’abord, ce dispositif narratif présente l’inconvénient de ne faire entendre que la voix de Lucie et de laisser le lecteur dans l’incompréhension quant à la haine sauvage que lui voue sa mère. Pourquoi une telle violence ? Pourquoi envers Lucie uniquement ? N’avoir que le point de vue de Lucie prive le lecteur d’une vision d’ensemble qui ferait sens, qui permettrait d’en dénouer les raisons et les ressorts. La narration à la 1re personne est l’un des écueils sur lequel ce texte vient buter, parce qu’elle ne permet pas la nécessaire mise à distance — il ne suffit pas d’écrire le mot roman en couverture pour que ça en soit un, pour que soit scellé le pacte romanesque. Quand on s’intéresse à la réception d’une œuvre, on doit s’intéresser, il me semble, au regard extérieur qui sera porté et je pense que lors du travail d’édition le regard du lecteur a été oublié.

 

« Je » est-il ici une autre ?

Si je convoque Rimbaud, c’est parce que cette question m’a occupée tout au long de la lecture du premier ouvrage d’Aline Caudet — oui, je répugne à écrire roman. Qui est donc ce « Je » ? La même ou une autre que celle dont le nom figure sur la couverture ? Question d’autant plus légitime quand on sait que l’autrice a choisi, tout en laissant paraître sa photo, d’écrire sous pseudonyme, point si essentiel à ses yeux que c’est la toute première information donnée à son sujet que ce soit sur le site de l’éditeur ou dans les articles de presse qui lui sont consacrés.

 

Déchirer le grand manteau noir a tout des codes de l’autobiographie (narration à la 1re personne, anamnèse, etc.) sans s’en réclamer, et a donc creusé le fossé entre l’intention de l’autrice et la compréhension que j’ai eue de son texte. À l’évidence, Aline Caudet ne souhaite pas se dévoiler (cela s’entend, évidemment, mais pourquoi alors divulguer sa photo ?) ; la difficulté est que, pour respecter son souhait, le dispositif narratif choisi a créé une ambiguïté manifeste. Comment faire la différence entre un récit de fiction à la 1re personne et un récit autobiographique ? La frontière entre réalité et fiction est si tenue dans le cas présent que je me suis demandé comment lire cet ouvrage, estampillé roman peut-être dans le but de —  je livre en vrac quelques conjectures a priori plausibles — éviter un éventuel procès de ses proches ? pallier les difficultés inhérentes à l’écriture autobiographique ? permettre à l’autrice de se détacher suffisamment de son œuvre pour acquérir la distance critique nécessaire à l’analyse de sa propre personnalité et des événements qui l’ont construite ? Oui, ainsi posé, cela me semble un peu plus compréhensible. Mais alors pourquoi diantre avoir eu recours à ce « Je » ?

 

Et puis aller jusqu’au bout, tiens. Parce qu’en littérature on peut tout se permettre et qu’il n’y a qu’à travers les mots qu’on peut s’octroyer le droit de balancer des coups de poing dans la gueule. La réalité sordide qui nous oblige à les recevoir n’est pas de la littérature. L’écrivain se demande, crayon en main, comment il parviendra à l’offrir au lecteur, cette réalité-là. Et à l’épuiser, jusqu’à la dernière goutte de sueur, par l’écriture de la violence du souvenir. Que le lecteur souffre de sa lecture autant que l’auteur souffre de son écriture, pour peu que l’on perçoive que la souffrance transmise par les mots n’est pas un mal, au contraire.

Céline Lapertot, Ce qui est monstrueux est normal

 

Que ma franchise me soit pardonnée tant il est embarrassant d’émettre un avis très tiède sur un sujet aussi personnel et douloureux pour celle qui l’a écrit, mais je n’ai pas souffert à la lecture de Déchirer le grand manteau noir, dont j’ai traversé les pages — 320 tout de même — avec une coupable indifférence. De tels textes prennent en général le lecteur en étau entre voyeurisme et empathie, et je n’ai éprouvé ni l’un ni l’autre. Je regrette sincèrement de n’avoir pas été touchée par ce compte-rendu d’une enfance, par la manière dont il m’a été offert — pour reprendre le mot de Céline Lapertot — sans dimension romanesque ni profondeur du questionnement, en dépit de la promesse faite en couverture. Il m’a manqué l’âme et le style, deux choses essentielles au roman à mon sens, deux choses que je n’aurais pas attendues s’il s’était agi d’un témoignage ou d’un récit. Il m’a manqué, enfin, l’ampleur du travail de fiction que suppose l’écriture d’un roman qui doit, pour entrer en conversation avec le lecteur, privilégier la réflexion sur ce que l’on va dire plutôt que l’urgence à le dire. Il y a une différence entre le roman, l’autobiographie et le témoignage, et Déchirer le grand manteau noir en faisant mine de ne pas choisir a échoué à me donner la clef de cet écrit cathartique qui — bien maladroitement — fait œuvre de résistance intérieure pour les traumatismes vécus.

 


꧁ Illustration ⩫ ©Jr Korpa ꧂


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