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Les petits personnages, Marie Sizun, Arléa

 

 

Les petits personnages

Marie Sizun

Arléa, Coll. 1er Mille

260 pages

03/03/2022

20 €

C'est l'imagination qui donne au tableau espace et profondeur.

Henri Matisse

 

Les petits personnages dont je parle, ce sont ceux qu’on voit, minuscules, secondaires, presque inutiles, dans un tableau dont l’objet principal est un paysage ; figures quasi anonymes dont la présence ne se justifie que par le désir du peintre de donner vie à un décor figé ou d'exprimer par le contraste marqué entre leur petitesse et la vastitude du lieu où ils se trouvent, une idée ou un sentiment qui frappera le regardeur.❞

 

Voilà ce qui occupe Marie Sizun dans ce livre ô combien séduisant ! En quelque trente tableaux de l’art médiéval au XXe siècle, de la France à la Suisse, du Danemark à l’Autriche, de l’Irlande à la République tchèque, certains de peintres unanimement reconnus (Félix Vallotton, Albert Marquet, Claude Monet, Édouard Vuillard, Gustave Caillebotte, Berthe Morisot…), d’autres d’artistes plus confidentiels (Norman Garstin, Charles Cottet, Tavík František Šimon, Vilhem Hammershøi, Louis-Marie Désiré-Lucas, René-Xavier Prinet, Albert Baertsoen, Guillaume Vogels, Emile Claus, Koloman Moser…), Marie Sizun a choisi de s’intéresser aux petits personnages que le peintre a fait figurer sur sa toile.

 

Qui n’a jamais laissé son imagination vagabonder devant un tableau ? Qui n’a jamais laissé son regard s’attarder sur ces petits personnages, que l’on voit sans voir, silhouettes parfois à peine esquissées perdues dans l’immensité de la toile ? Qui n’a jamais songé à l’histoire qui pourrait être celle de ces gens que l’on présume injustement sans histoire(s) ? 

 

Le tableau est un merveilleux tremplin pour l'imagination, surtout quand elle n'a pour s'exercer hors l'impression générale suggérée par le paysage, que bien peu d'indices en ce qui concerne les modestes et discrets petits personnages qui l'habitent.

 

Le 14e ouvrage de Marie Sizun n’est pas un roman mais un recueil de fantaisies ainsi qu’elle nomme les historiettes qu’elle improvise pour chacune des silhouettes anonymes qui, à leur façon, habitent et animent la toile. Les fantaisies suivent toujours un même cours : après une rapide description du tableau dont une reproduction est mise en miroir du récit, Marie Sizun laisse son esprit vagabonder, suppute, hésite, conjecture, questionne, improvise, oui, tant il est évident qu’un jour autre l’histoire pourrait être tout autre elle aussi.

Elle pose son regard sur ces créatures à peine ébauchées, leur présence parfois réduite à l’épaisseur d’un trait, et nous invite à travers l’histoire qu’elle nous raconte à mieux voir le paysage alentour, car loin d’être insignifiants, les petits personnages magnifient le tableau, lui donnent force et relief.

 

C'est à peine un petit personnage. Presque une figure à part entière, tant elle a de force expressive et en même temps de mystère.

Fantaisie : La Dame en bleu - Tableau : Février - Les Très Riches Heures du duc de Berry, frères de Limbourg, XIVe siècle.

 

C’est un fait, les tableaux de groupe sont peu nombreux, il y a là beaucoup de solitaires nimbés de mystère et de silence qui autorisent toutes les hypothèses. Cette femme seule sous un parapluie, vers où presse-t-elle le pas en ce jour finissant ? Cet homme n’est-il venu en bord de Loire que pour pêcher ? Ce petit garçon au dos chagrin, pourquoi laisse-t-il son cerceau désœuvré ? Cette jeune fille à l’ombrelle qui hésite à franchir la barrière du jardin vient-elle déranger la quiétude d’un petit-déjeuner ou de toute une vie ? Ces deux hommes qui marchent sur une plage de sable blanc que se racontent-ils que le ressac emporte loin de l’épouse restée au foyer ? 

 

Séduisant donc l’objet de ce livre et séduisante la façon intime — mais il peut difficilement en être autrement quand l'autrice est aussi peintre — qu’a Marie Sizun de poser son regard d'artiste et de partir de son ressenti, de nous interpeller mine de rien par d'inoffensives questions pour nous donner à penser que nous participons avec elle à l’élaboration du récit. Car rien n’est pré-écrit pour dire les liens qui unissent ces vies minuscules à l’environnement où elles ont été peintes — la ville ou la campagne certes, mais aussi pour l’essentiel les bords d’eau (plage à marée haute ou basse, rivière, fleuve…) et en toutes saisons (le printemps et son renouveau, l'hiver et sa neige, l’été, sa chaleur écrasante ou ses cataractes subites, l’automne, ses ciels d’orage et leur soleil timide transpercé de lourdes gouttes de pluie).

 

La vision possède son propre imaginaire et Marie Sizun rend visible l’invisible, fait communier l’oeil et l’esprit, et par cela nous interroge sur notre vision du monde. Les petits personnages est un livre habile, infiniment délicat et ludique qui aurait mérité un éclairage moins chiche lors de sa publication. Comme le disait Henri Michaux dans Aventures des lignes, grâce à la peinture, on peut laisser rêver une ligne et une ligne peut nous laisser rêve(u)r. À ouvrir au hasard pour se laisser surprendre et composer notre propre fantaisie. 

 

 


꧁ Arrière-plan - Koloman Moser, Wolfgangsee, horizon surélevé, c. 1913 ꧂


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