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Le Relais des Amis, Christine Montalbetti, P. O. L.

 

 

Le Relais des Amis

Christine Montalbetti

P. O. L.

144 pages

05/01/2023

17 €

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❝Two roads diverged in a yellow wood,

And sorry I could not travel both

[…]

I took the one less traveled by,

And that has made all the difference.❞

The Road Not Taken, Robert Frost

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Le Relais des amis est le titre du dernier roman de Christine Montalbetti en plus d’être le principe qui préside à la construction de cette histoire qui va, bondissante et joyeuse, d’un personnage à l’autre, d’un roman à l’autre, d’un pays à l’autre, sans préméditation aucune, au petit bonheur des hasards. 

 

Simon est le premier à tenir le témoin de ce relais qui se court sur quelque 140 pages. Las ! Notre relayeur n’est pas très en jambes, voyez-vous. Écrivain en panne d’écriture, Simon est venu trouver refuge dans un paisible village de Normandie, entre mer et campagne, à un jet de galet du Havre. Avec lui on pousse la porte du Relais des Amis, le café du bourg et là… là… hop ! la course de relais est lancée. On va abandonner Simon, pas près d'achever sa fable, pour suivre le temps d’une ou deux pages Frédo et Mathieu avant qu’un autre personnage ne nous fasse bifurquer, qu’on lui emboîte le pas, que l’on visite un appartement vétuste faute de visiter l’aquarium dont le coin — impensable ! — est dépourvu, que l’on monte dans le taxi de Rémi, puis dans le train avec Greg et Eva, un couple d’Anglais que l’on quitte bientôt pour suivre une jeune voyageuse, une mouette, une mouche, une araignée ou, plus déroutant encore, un papier d’emballage de gaufre, un postillon, un mégot, un briquet, une paire de Converse, tous objets qui auraient quitté leur conférence (La Conférence des objets, P. O. L., 2019) pour vivre enfin leur vie au grand air, et que l’on abandonne sans tarder ni scrupule, tout à l’allégresse de se laisser happer par l’impromptu d’une nouvelle rencontre et saisir le relais, aussi incongru soit-il, que Christine Montalbetti nous tend. Ainsi s’en va-t-on, primesautiers, au petit bonheur des bifurcations en un mouvement joyeux, léger, d’un personnage à l’autre, d’un livre de l’autrice à l'autre, de la France au Portugal, du Japon aux États-Unis, avant de revenir en Normandie pour un dernier passage de relais et franchir, quelque peu essoufflés, décoiffés mais heureux, la ligne d’arrivée de ce Grand Tour en compagnie de Simon qui a retrouvé la forme en même temps que l’inspiration.

 

À grand renfort d’apostrophes et de parenthèses, Christine Montalbetti crée un espace de connivence avec le lecteur qu’elle implique et entraîne à sa suite dès l’incipit, l’arrachant à la solitude de la lecture qui n’a d’égale que celle de l’écriture et dont Simon se désespère : 

 

❝Une phrase, allons, une bonne petite phrase qui vous donne envie d’entrer dans cette histoire, et de vous laisser emmener, une première phrase dont avec un peu de chance les autres ensuite découleront comme d’elles-mêmes, avec cette énergie joyeuse des phrases qui éclosent, ça ne devrait pas être bien sorcier ; mais ce n’est pas la peine de vous énerver, Simon n’y arrive pas.❞ 

 

et partant, n’a de cesse de flouter la frontière entre fiction et métafiction. On multiplie les rencontres — certains personnages de précédents livres viennent faire un caméo ; on aperçoit des possibles que l’on suit, on en devine d’autres que l’on délaisse.

 

Ces ébauches de possibles se contentent alors de scintiller comme des espèces de papillons sur la prairie de vos pensées (je le dirais comme ça), et leurs battements d'ailes malgré tout vous accompagnent.❞ 

 

Y reviendra-t-on plus tard ? Qui sait ? Bien malin qui pourrait le dire.

❝On❞ ? oui, car l’autrice, soucieuse de ne pas nous perdre en route, constamment nous interpelle, nous emporte dans le mouvement d’un clin d’œil ou d’un claquement de doigts. Et on est ravis d’être ainsi ballottés à la merci de sa fantaisie, d’embarquer tel Balzac sur un mot ou un indice intrépide, d’allonger la foulée vers le prochain relais, avant de découvrir ce qu’elle a à nous raconter le temps que notre cœur se calme et notre souffle s’apaise avant que le tourbillon ne nous emporte à nouveau, car de pause il n’est pas question, bien sûr mais ça, vous l’aviez compris.

 

❝Oui, c’est avec eux à présent qu’on embarque, vous commencez à comprendre le principe, à eux que Rémi passe le bâton de relais, d’autant que le train, ça nous ouvre de nouveaux horizons.❞

 

Un roman comme allégorie de la vie faite de bifurcations, de road[s] not taken, d’histoires qui s’écriront, d’autres qui ne s’écriront pas mais qui toutes viendront titiller notre imagination. Que de et si… et si… sème-t-on en chemin !

 

❝Le monde est un réseau inextricable de possibles, qui font autour de nous leur sarabande.❞

 

 ou comme lécrivait Jorge Luis Borges :

 

Nos vies sont des jardins aux sentiers qui bifurquent.

 

Un roman comme éloge à l’art de la fiction, à ses espaces de liberté qui font toute la place à l’inattendu, à la subjectivité, à la fantaisie romanesque, où l’on croise des personnages qui portaient les romans déjà écrits par Christine Montalbetti, le passage de relais faisant alors une sortie de piste pour aller tisser des liens avec ceux qui l’ont précédé.

 

Un roman comme euphorisante contribution à l’art de la bougeotte puisque, ennemi du surplace, jamais il ne nous laisse nous installer dans une histoire pour y prendre nos aises. À peine esquissée nous voilà à lui fausser compagnie pour filer à la poursuite d'un autre personnage, sous d’autres cieux. Qui a déjà lu Christine Montalbetti sait combien elle affectionne prendre un petit rien insignifiant et en exprimer l’essentiel. Ici, de ce petit rien elle fait le point de départ vers un ailleurs avant qu’un autre petit rien ne vienne tout chambouler. Et les histoires non écrites, comme les pièces d’un puzzle, ne cessent de se recomposer dans notre imagination qui ne chôme pas, et c’est diablement vivifiant.

 

Vous pensez — je m’en doute — que Le Relais des Amis doit être un peu foutraque,  un ❝chaos❞ , alors qu'il n’est que la proposition d’une échappée toute affaire cessante dans le romanesque, d’un moment ❝détendu❞ — tel que le souhaite John Steinbeck en exergue — dans un monde qui a oublié de l’être, détendu. La brièveté du roman — 144 pages — fait que le procédé n’a le temps ni de s’user ni de nous lasser.

 

Ce dernier opus, le douzième, de Christine Montalbetti est une variation de plusieurs de ses romans précédents qu’il n’est cependant pas nécessaire d’avoir lus pour l’apprécier. Ce que c’est qu’une existence (P. O. L., 2021) m’avait séduite par son art tant de la construction que de la mise en scène du processus d'écriture (l’écriture d’un roman en train de s’écrire), et son omniprésente interactivité avec le lecteur. Certes, dans Le Relais des Amis nous ne suivons pas plusieurs vies en parallèle puisque nous participons à la course du monde en courant derrière l’une avant de nous mettre à courir derrière l’autre, mais il y a toujours chez l’autrice le pouvoir donné à un détail dérisoire — la vie n’est-elle pas faite de ces toutes petites choses, après tout ? (La Vie est faite de ces toutes petites choses, P. O. L., 2016) — de tout changer et d’offrir plusieurs dénouements car la vie est la profusion même et le lecteur — vous ne me contredirez pas — un insatiable curieux. 

 

Christine Montalbetti continue d’explorer, à sa façon vagabonde, les pouvoirs de la fiction. Et nous convie à un voyage impromptu et délicieux.

 

❝Ah, les voyages que ça permet, la lecture, ah, l’espace idéal que c’est, un roman, où l’on peut circuler d’un lieu à l’autre, librement.❞

 

C’est pour cela que la lecture est un plaisir sans cesse renouvelé.

Ce roman est de la première sélection du prix des Romancières 2023, qui récompense une œuvre en prose de langue française, et dont le caractère universel est susceptible de toucher un large public.


꧁ Arrière-plan - ©Teo Lannie ꧂


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