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Laissez-moi vous rejoindre, Amina Damerdji, Gallimard

 Laissez-moi vous rejoindre

Amina Damerdji

Éditions Gallimard, Coll. la Blanche

320 pages

26/08/2021

20 €

Premier roman

♥♥♥♥♡

Pónganle a la suicida una hoja en la sien,

una siempreviva en el hueco del cuello.

Cúbranla con flores, como a Ofelia.

Los que la amaron se han quedado huérfanos.

 

Cúbranla con la ternura de las lágrimas.

Vuélvanse rocío que refresque su duelo.

Y si la piedad de las flores no bastase

díganle al oído que todo ha sido un sueño.

 

Ríndanle honores como a una valiente

que perdió sólo su última batalla.

No se quede en su hora inconsolable.

Sus hechos, no vayan al olvido de la yerba.

 

Que sean recogidos, uno a uno,

allí donde la luz no olvida a sus guerreros.

Ríndanle honores como a una valiente

que perdió sólo su última batalla.

Mettez une feuille sur la tempe de la suicidée,

une immortelle au creux de son cou.

Couvrez-la de fleurs, comme Ophélie.

Ceux qui l'aimaient sont devenus orphelins.

 

Couvrez-la de la tendresse des larmes.

Devenez la rosée qui rafraîchit son deuil.

Et si la pitié des fleurs ne suffit pas

dites-lui à l'oreille que ce n'était qu'un rêve.

 

Honorez-la comme une femme courageuse

qui n'a perdu que sa dernière bataille.

Ne la laissez pas dans son heure inconsolable.

Que ses actes ne tombent pas dans l'oubli des mauvaises herbes.

 

Qu'ils soient rassemblés, un par un,

où la lumière n'oublie pas ses guerriers.

Honorez-la comme une femme courageuse

qui n'a perdu que sa dernière bataille.


En la muerte de una heroína de la patria (1980)

poème écrit par Fina García Marruz, en hommage à Haydée Santamaría et, en regard, ma traduction

 

Je suis la camarade Haydée Santamaría, l’héroïne de la Moncada, la dirigeante politique, la seule femme qui a sa place au Comité central, et ce soir, je vous le promets, avant votre disparition, je vous raconterai tout. Puis, quand vous vous serez évanouis à l’horizon, quand vous ne serez même plus un point entre le soleil levant et l’eau, moi aussi je partirai. J’enroulerai un torchon autour du canon du pistolet et je déguerpirai comme vous. Discrètement. On me retrouvera dans quelques jours. Je ne serai pas belle. Mais peu importe. Il n’y aura pas de photographies ni de funérailles officielles. La Révolution interdit les suicides. Comme toute forme de départ.

 

Construit sur une double trame temporelle, les années 1951-1953 d’une part et l'année 1980 en ce jour de fête nationale d’autre part, le premier roman d’Amina Damerdji, Laissez-moi vous rejoindre, est le récit intime, raconté par elle-même, d’Haydée Santamaría, compañera de la première heure des frères Castro, au moment du coup d’État (10 mars 1952) par le général Fulgencio Batista soutenu par les États-Unis.

Ce roman retrace la trajectoire inédite d’une femme que l’histoire n’a que peu retenue et dont j'ignorais tout de l'engagement politique.

 

Une femme, cela passe inaperçu.

 

Je note au passage l'ironie du double-sens.

Haydée Santamaría est une femme de conviction, lucide sur qui elle est, sur ce qu'elle veut et ce qu'elle est capable d'entreprendre pour l'obtenir.

 

Je déteste raconter des histoires. […] Je ne cherche pas à attirer la pitié. Je sais que pour beaucoup, je resterai cette dirigeante au cœur sec, capable d’expulser d’un battement de cils, et pour un mot de travers, un des meilleurs poètes d’Amérique.❞ (Il s’agit d’Allen Ginsberg invité au jury du prix de poésie 1965 de La Casa de las Americas fondée par Haydée Santamaría.)

 

Nous l’écoutons livrer tout ce qui fait une vie, alors qu’elle égrène ses souvenirs, de la genèse de ses engagements dans la révolution cubaine au début des années 1950 à son suicide à La Havane en juillet 1980, point à partir duquel « je » remonte le temps.

 

En 1951, Haydée, née en 1922, va avoir trente ans. Fille aînée d’une famille relativement aisée, elle vit avec son jeune frère, Abel, à Encrucijada, carrefour de la province de Villa Clara. Joaquina, sa mère, la voit déjà mariée à un beau parti et entourée d'une ribambelle d'enfants, mais Haydée, si elle ne sait pas encore ce qu'elle veut, sait ce qu'elle ne veut pas. Comment pourrait-elle se satisfaire de la vie oisive que lui dessine Joaquina quand elle voit la misère des travailleurs faméliques dans les champs de canne à sucre de cette région de l’île et les mauvais traitements que les propriétaires leur infligent. Le départ de son frère adoré la décide à se battre elle aussi contre la pauvreté et l’injustice, et à gagner La Havane.

 

Amina Damerdji donne à voir et à comprendre ce qui meut cette jeune femme, en mêlant souvenirs intimes et engagement pour un idéal, de son émancipation loin de sa famille à son éveil politique au moment du suicide d'Eduardo Chibas, chef du parti du Peuple ; de ses années au sein des jeunesses du Parti orthodoxe de Roberto Agramonte aux côtés de son amant Boris et d’Abel à l’éclosion d’une militante obstinée. 

 

— Abel, je peux te poser une question ? […] Pourquoi le Parti du peuple cubain a-t-il deux noms ?

— Tu veux dire, pourquoi l’appelle-t-on aussi Parti orthodoxe ?

— Oui.

Il a ri.

— Parce que nous sommes des purs !

 

Si Haydée écoute et enregistre, elle sait aussi être dans l'action et plusieurs événements vont la conduire, elle et son amie Melba Hernández, seules femmes aux côtés de 150 hommes dont Fidel Castro, à participer à l’attaque de la caserne militaire de la Moncada à Santiago-de-Cuba en vue de renverser le dictateur Batista. L’échec sera cuisant, ses conséquences, terribles. Beaucoup mourront, d’autres dont elles deux seront retenus prisonniers plusieurs mois, Abel et Boris seront torturés et mutilés avant d’être exécutés. Ce 26 juillet 1953 restera comme le premier jour de la rébellion nationale qui aboutira à la création du Mouvement du 26-juillet (M-26) et, six ans plus tard, à la révolution de 1959. Et dans le coeur de la jeune femme, une plaie à jamais suintante.

 

Amina Damerdji en choisissant de faire d’Haydée la narratrice de son histoire nous place au plus près de ces jeunes gens qui voulaient changer la société, galvanisés par :

 

Rendez, rendez, rendez Cuba à son peuple ! Rendez, rendez-nous notre pays !

 

En choisissant la narration à la première personne, l'autrice évite adroitement l'écueil du pensum historique qui me serait peut-être tombé des mains, et nous installe au cœur de leur intimité. Nous sommes dans cet appartement obscurci par la fumée des cigares et lourd des vapeurs d’alcool. Nous goûtons un moment de calme au bord de l’océan et le jus de noix de coco. Nous entendons les klaxons et les réclames des marchands des rues de La Havane. Nous assistons aux réunions clandestines de cette bande d’amis et, bien sûr, nous sommes là le jour où Fidel présente le projet de son frère Raúl, un journal intitulé Son los mismos qui, s'inspirant du J'accuse de Zola, deviendra rapidement El Acusador. Nous sommes là aussi quand Haydée se rend chez la santera dans La Vieille Havane.

 

Ça vit, ça palpite, l’atmosphère bouillonnante de l’époque est puissamment restituée grâce au souffle romanesque de l'écriture, au dosage minutieux entre passages narratifs immersifs qui empestent le cigare et la sueur, exhalent le vin blanc de jerez, le rhum, le daïquiri parfois tempérés par le parfum doux de la rose ou du thym, gargouillent d’estomacs affamés, et dialogues où s’incarnent les doutes, les interrogations, les actes de bravoure comme les petites ou moins petites lâchetés, les épreuves personnelles et collectives, la douleur sacrificielle de blessures gravées dans la chair et que le temps ne saurait guérir. Renoncer n'est pas envisageable.

 

De Cuba, je suis assez ignorante. Je sais ce que nous savons tous (le débarquement de la baie des Cochons en 1961, la crise des missiles un an et demi plus tard) et la plupart des événements relatés ici me sont étrangers. Ils forment un récit épique où la vie et la mort sont profondément liées dans une effervescence qui, pour une fois, est racontée du point de vue d’une femme mélancolique en deuil de ceux qu’elle aimait et, peut-être, de son idéal romantique.

 

N’oubliez pas que ces hommes que notre jeunesse découvre dans ses manuels, moi, je les ai aimés.

 

1980 est l’année de la désillusion. Depuis la fenêtre de son appartement plongé dans la pénombre, Haydée voit les embarcations prendre la mer. 

 

Je vous vois ! Quatre hommes se glissent dans une barque. Elle se brisera. Elle éclatera en morceaux contre une vague, dans quelques kilomètres à peine, bien avant que vous n’aperceviez la terre américaine.

 

Ils sont nombreux - plusieurs dizaines de milliers contre lesquels Fidel lâche les injures et les balles - à tenter leur chance au péril de leur vie pour un ailleurs qu'ils espèrent meilleur sous les yeux de celle qui s’est battue pour eux et se dit peut-être à quoi bon.

 

Ce soir du 28 juillet 1980 est celui des souvenirs [qui] gonflés par [le] silence éclatent dans le noir. L'obscurité a toujours été propice à accueillir les confessions. Armando, avec qui elle a eu une fille et un garçon, a laissé une enveloppe avant de la quitter. Parti lui aussi. La voilà seule à regarder disparaître ce/ceux qu’elle aime, ce en quoi elle a cru et pour quoi elle s'est battue. Laissez-moi vous rejoindre. Qui Haydée implore-t-elle ? Ses chers fantômes ? Les Cubains qui fuient la dictature et la chasse aux sorcières ? Son geste ultime est-il une critique implicite des dérives du régime cubain par une femme qui ne connaissait pas la compromission ?

 

Je suis souvent très réservée quant au choix que font les auteurs de jouer sur deux trames narratives. J'ai toujours la crainte que ce parti-pris, au demeurant de plus en plus fréquent, ne soit qu’un effet de mode et que tout cela ne soit mû que par le désir d'être dans l'air du temps. Ici, je dois bien dire qu'il n’y avait pas mieux pour rendre compte de deux faces d'une même personne, de l’engagement d’une jeunesse portée par ses idéaux au désenchantement de l’âge mûr, pour écrire  dignement ce que cette femme déchirée avait à léguer. Convaincant.

 


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