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Les Maisons vides, Laurine Thizy, Éditions de l'Olivier

 

 Les Maisons vides

Laurine Thizy

Éditions de l'Olivier

272  pages

14/01/2022

18 €

Premier roman

 

Avec une clé changeante

tu ouvres la maison, dans laquelle 

tournoie la neige des choses tues.

Paul Celan

 

 

Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s’élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par une urgence aiguë, par le besoin soudain de voir, d’être sûre. Gabrielle sait qu’il est trop tard – ses paumes meurtries le lui rappellent – pourtant elle court, de toute la vigueur de ses treize ans.

 

Deux phrases. Il aura suffi de deux phrases qui pantèlent sous les virgules pour me faire éprouver la même urgence que celle qui fait courir à perdre haleine Gabrielle à travers les champs de maïs vers la ferme. Tout est là dans le prologue, ce condensé de ce qu’est le premier roman de Laurine Thizy : une adolescente à suivre, un mystère à sonder, une énigme à résoudre, un (une ?) narrateur (narratrice ?) à identifier.

Je suis prise moi aussi du besoin soudain de voir, de savoir.

 

Quelque part dans ce Sud-Ouest qui m’est cher, dans le pays gascon que bornent la Ville Rose (Toulouse), la Ville de la Grotte (Lourdes), la Ville du Jazz (Marciac), la Ville des Fous (Cadillac) et la Ville du Jambon (Bayonne), on chante en basque et en espagnol, en français et en occitan ; dans d'immenses champs vallonnés, on cultive le maïs que l’on castre dès la mi-juillet ; on joue avec passion au rugby à XV ; on chasse la palombe quand l’hiver fait mine de s’en aller ; on aime à se retrouver aux fêtes de village au son de la fanfare locale et autour de grandes tablées familiales où des rancunes silencieuses ressurgissent pour éclater parfois, brèves et dévastatrices. Bordés par la chaîne des Pyrénées et la Garonne, les paysages sont doux et dorés d’une belle lumière ; les gens de cette terre sont rugueux et ombrageux.

 

Les maisons vides raconte la vie de quatre générations, d’une poignée d'hommes et de femmes ; les premiers, bourrus et maladroitement bienveillants, laissant les secondes prendre soin des nouveau-nés comme des parents âgés, et assurer la cohésion entre tous qui vivent à une volée de kilomètres les uns des autres et souvent sous le même toit. 

 

Il a depuis toujours l'idée que, dans les familles de campagne, on s'occupe soi-même de ses vieux. Ici on naît et on meurt dans les mêmes lieux, les mêmes odeurs, ici on n'envoie pas ses parents agoniser dans des lits inconnus.

 

Depuis la nuit des temps, leurs liens solides sont empreints de tendresse et fidèles au devoir à accomplir, à la place à tenir. Pour le reste... eh bien pour le reste, on a l'habitude de mettre son mouchoir dessus. La charge pèse parfois sur ces femmes qui, aussi dévouées soient-elles, se surprennent alors à rêver d’ailleurs. Du père à l’oncle et au petit ami, de l’arrière-grand-mère à la tante et à la mère, tous ont leur place dans ce tableau familial que Laurine Thizy compose avec une justesse bouleversante.

 

Les maisons vides est un roman dont la construction joue sur deux temporalités à partir d’un moment intrigant, presque inquiétant à la lecture des premières lignes décidément très réussies, dont l’écriture en tension fait naître le suspense et l’entretient jusqu’à la déroutante révélation finale. Ce moment c’est la mort de María, l’arrière-grand-mère espagnole qu’aimait tendrement Gabrielle qui du haut de ses 13 ans a hérité de ses yeux verts et de son caractère bien trempé. Cette mort est le point autour duquel s’articule le récit et à partir duquel le fil de la narration se dédouble, alternant les chapitres entre deux époques pour les faire évoluer en parallèle : on remonte le temps jusqu’à la naissance de Gabrielle, grande prématurée arrivée avec plus de trois mois d’avance, avant de la suivre, adolescente, à partir de cette disparition qui signe aussi celle de son innocence d'enfant. Le lecteur ne cesse de questionner ce qu'il croit entrevoir, il avance à tâtons dans la lecture de l’un des fils avec en regard celle de l’autre. Les interventions régulières des clowns Flip et Gino à l’hôpital auprès d’enfants malades créent un troisième fil narratif qui, aussi ténu soit-il, vient épaissir le mystère. Et le lecteur de se demander comment mailler tout cela afin de faire sens. 

 

Pour commencer, qui raconte l’histoire de cette enfant qu’il (elle ?) appelle ma Gabrielle ?

 

Et ma Gabrielle de treize ans, en ce lundi d’octobre, debout devant la terre arrachée, au-dessus d’elle comme les solitudes en haut des falaises, ma Gabrielle en robe noire avec dans les bras une couronne de fleurs – œillets, roses, chrysanthèmes -, ma Gabrielle observe le vide creusé par des mâchoires titanesques. Elle découvre l’absurdité vertigineuse des adieux.

 

Qui est ce je pudique et privé d’omniscience puisqu'il/elle avance à tâtons, cherchant ses mots parfois et multipliant, tout comme le lecteur d'ailleurs, les je croisj’imaginej’ignore❞  ? 

 

J’imagine que Gabrielle ne pleure pas, elle ne crie pas.

La semaine suivante je crois – septembre déjà s’efface devant octobre – Gabrielle mange une compote […]

J’ignore combien de temps Gabrielle reste au bord du lit, j’ignore à quoi elle pense quand elle fixe les bas de contention dans les vieux mocassins, le gilet de laine à boutons dorés, le pin’s en forme de colombe.

 

On espère que les deux lignes temporelles du récit vont finir par se croiser et apporter une réponse aux questions qui se précipitent :

 

✦ Pourquoi Gabrielle perd-elle le sommeil et quitte-t-elle la maison pour se rendre en cachette, chaque nuit, sur la tombe de son arrière-grand-mère adorée ?

✦ Pourquoi la paume de ses mains présente-t-elle de délicates fleurs qu’elle cache sous des bandages ou des manches trop longues ?

✦ Pourquoi cette résistante : un œuf qui a creusé sa propre survie dans le ventre de sa mèrequi lutte depuis sa venue au monde et dont la force de caractère prodigieuse a été éprouvée par la pratique exigeante de la GRS, se met subitement à cracher des araignées noires et velues remontant des poumons à sa gorge pour lui souder les lèvres ?

✦ Pourquoi affame-t-elle ce corps qu’elle a dompté des années durant et redressé à force de discipline sous le regard intransigeant mais humain de Jacquie qui l'entraîne et a su gagner sa confiance au point que Gabrielle a failli lui dire son secret ?

✦ Enfin, pourquoi risquer de tout mettre en péril au moment où lui sourient la vie et Raphaël, évidemment, absurdement, instantanément terrassé❞ autant par son orgueil à vivre❞ que sa rage solaire❞ ?

 

Plus on avance dans le récit, plus on se perd en conjectures alors que tout est là pourtant, qui crève les yeux depuis le début. Quand les réponses sont enfin données dans les dernières lignes, on s'aperçoit que Laurine Thizy nous a menés par le bout du nez tout au long des 272 pages et, pas rancuniers, on n’a qu’une envie : relire le roman à la lumière de cette révélation pour noter tout ce que l'on a manqué.

Les maisons vides est un roman d’atmosphère dont la construction astucieuse et l’écriture sensible impressionnent par leur maturité.

 

Les Maisons vides a reçu le Prix Régine Deforges 2022, le Prix Marie-Claire 2022 et le Prix du roman TMV 2022.


꧁ Arrière-plan, Ferdinand David, Garonne avant la pluie, vue de la côte de Lécussant, lieu-dit l’Estelle, 1914 ꧂


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