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Indices, Zadie Smith, Folio

 

Indices

Zadie Smith

Folio

144 pages

17/06/2021

8,60 €

Sika Fakambi, traductrice

Intimations, Penguin Books, 07/28/2021

 

 

« On n'a rien compris à la maladie, tant qu'on n'a pas reconnu son étrange ressemblance avec la guerre et l'amour : ses compromis, ses feintes, ses exigences, ce bizarre et unique amalgame produit par le mélange d'un tempérament et d'un mal. » Marguerite Yourcenar

 

Indices de Zadie Smith est un mince recueil de 6 essais écrits entre les jours qui ont précédé le début du premier confinement à New York et ceux qui ont suivi l'assassinat de George Floyd, le 25 mai 2020. L'autrice le prédit elle-même dans l'avant-propos : 

 

« Bien des livres seront écrits à propos de l'année 2020 : ils seront historiques, analytiques, politiques, ou des ouvrages de synthèse générale. Ce livre n'est rien de tout cela – et nous ne sommes pas même au milieu de l'année. »

 

Disons-le tout net : dans le cadre de la dernière masse critique Babelio, j'ai choisi ce livre, mi-curieuse, mi-agacée. Curieuse parce que je lis et apprécie Zadie Smith depuis ses débuts ; agacée parce que, ces derniers mois - et c'était à prévoir - les récits de confinement abondent tant il est vrai que les périodes de bouleversement sont toujours fertiles.

 

« Le confinement ? Pour un écrivain, quelle aubaine ! Soyez certain que dans des centaines de chambres du monde entier s’écrivent des romans, des films, des livres pour enfants, des chansons sur la solitude et le manque des autres. Je pense à mon éditeur qui va crouler sous les manuscrits. Chronique du coronavirus. Quarante-cinq jours de solitude. » 

Journal de confinement, Leïla Slimani

 

Ces essais sont autant de témoignages personnels d'un quotidien chamboulé, et je les ai lus comme je l'aurais fait des entrées irrégulières d'un journal intime ; la plupart d'entre eux ne comptent que 6 ou 7 pages. La pensée court, légère, épurée, pour rendre compte de ces mois – un trimestre, guère plus - placés entre parenthèses, pour consigner la complexité de la période et la perplexité dans laquelle nous avons été plongés, avec une économie de mots. En effet, les premiers mois de 2020 ont mis en évidence notre vulnérabilité et nos faiblesses quelles qu'elles soient. Être confinés nous a paradoxalement libérés de notre routine, et Zadie Smith, avec une sincérité un rien désinvolte, s'interroge sur la manière dont notre temps a dû être repensé depuis que notre vie de famille, de travail, de loisir s'est retrouvée enclose en un seul et même espace qui n'avait pas été conçu à cette fin. Cet espace (maison, appartement, ou autre), comment l'occuper ? Quelle place prendre et quelle place accorder à ceux qui désormais partagent chaque heure de nos journées ? Et ces journées où l'on ne peut s'isoler des nôtres, qu'en faire maintenant qu'elles n'ont plus à obéir à un quelconque emploi du temps ? Que faire pour que notre temps devenu libre ne soit pas vain ? Que faire de ce temps hors du temps, qui stagne et ne fuit plus ? 

 

C'est là le coeur de ces essais et la réponse de Zadie Smith tient en un verbe :

Écrire, car « Écrire, c'est contrôler »

ou encore « Converser avec soi-même peut être utile. Écrire, c'est donner à l'entendre »

et enfin, « Face aux choses qui nous arrivent, nous nous efforçons tous de nous adapter, d'apprendre, de nous accommoder, parfois de résister, d'autres fois de nous soumettre. Mais les écrivains ne s'arrêtent pas là : ils se saisissent de toute cette masse informe de confusion, et ils la coulent dans un moule de leur conception. Écrire, c'est entièrement résister. »

 

car, comme l'écrivait Marguerite Duras dans La Passion suspendue

« Les gens, quand ils n'écrivent pas, que font-ils ? J'ai une secrète admiration pour les personnes qui ne le font pas, et je ne sais justement pas comment elles le peuvent. »

 

Voilà ce que l'on peut faire quand on est écrivaine et que l'on se retrouve enfermée avec devant soi des journées qui s'étirent, toutes identiques. Écrire pour tenter de reprendre le contrôle d'un temps qui nous échappe. Écrire pour donner à entendre ce que cette période avive. Écrire pour entrer en résistance.

 

Les essais d'Indices, et cela vaut pour n'importe quel recueil, n'ont pas tous la même force. Si certains m'ont clairement paru abscons, j'ai été plus sensible aux évocations de moments suspendus, aux portraits esquissés de personnes croisées chaque jour (ici un masseur, là une personne âgée, là encore un sans-abri) et vues avec un oeil autre, et enfin à ces discrètes évidences qu'il est toutefois bon de replacer au centre de nos préoccupations. Si certains d'entre nous sont essentiels, que sont les autres ?

 

« La guerre transforme ceux qui la vivent. Ce qui naguère leur était nécessaire devient inessentiel ; ce qui était considéré comme allant de soi, ce qui était dédaigné, et malmené, prend le centre de la scène dans leur existence. D'étranges inversions prolifèrent. Les gens se retrouvent à applaudir un service national de santé que leur propre gouvernement a criminellement sous-financé et négligé durant les dix années précédentes. Et l'on rend grâce à Dieu pour ces travailleurs « essentiels » que jusque-là on regardait de haut, et que la veille seulement on vilipendait parce qu'ils réclamaient d'être payés quinze dollars de l'heure. La mort est arrivée en Amérique. Elle y est depuis toujours, bien qu'occultée et niée, mais maintenant tout le monde la voit. »

 

L'écriture de Zadie Smith n'est jamais aussi efficace que lorsqu'elle est dépouillée d'artifices et qu'elle va à l'essentiel, de nos souffrances individuelles aux douleurs collectives, de la faillite du système de santé américain à celle de l'ancien président, et s'inquiète de la virulence d'autres virus plus mortels encore que le coronavirus (que d'ailleurs elle ne nomme jamais) tels le mépris et le racisme systémiques dans la dernière de ses « Captures d'écran (Après Berger, avant le virus) ».

Ces « Captures d'écran » sont d'ailleurs les pages que je préfère. Dans une prose moins élitiste et plus élégiaque que celle des premiers essais, Zadie Smith y brosse les portraits sensibles de certaines personnes de son quartier new yorkais (Ben, Myron, Barbara…), qu'elle va laisser derrière elle alors qu'avec sa famille elle s'apprête à quitter la ville pour trouver refuge dans leur maison londonienne. S'y lit une réelle empathie pour son prochain, même si j'objecterai qu'il n'y a là rien de nouveau sous le soleil et que j'y décèle, à une exception près, une réticence manifeste à s'attaquer frontalement au sujet authentique de ce recueil : la mort, d'où qu'elle vienne. 

 

« Il faut vraiment beaucoup haïr un homme, pour s'agenouiller sur son cou jusqu'à ce qu'il meure sous le regard de toute une foule et d'une caméra, sachant les conséquences que cela aura probablement sur sa propre vie. (Ou bien il faut être assez certain de son immunité – contre la masse. Ce qui n'a jamais été un pari tellement risqué pour un agent de police blanc dans l'histoire des États-Unis.) » 

 

À Indices, je préfère le titre anglais Intimations, même si bien sûr la traduction est rigoureusement exacte. Et c'est précisément cette rigueur qui me dérange, car il s'agit d'un recueil intime de fragments de vies éparpillés dans un monde malade depuis bien avant la pandémie, et rassemblés dans ces quelques pages par une écrivaine curieuse, adepte de l'ironie douce-amère sans se prendre trop au sérieux, et dotée d'une empathie généreuse puisque tous les bénéfices perçus sont reversés à des organismes de bienfaisance qui viennent en aide à ceux que cette « mortification mondiale » a jetés dans la précarité.

 

Pour ceux qui n'ont jamais lu cette autrice, ce recueil n'est peut-être pas la meilleure porte d'entrée dans son oeuvre.

Je remercie Babelio, les éditions Gallimard et Folio pour sa découverte.


 En arrière-plan - © Ivan Wong, Chinatown 


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