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Le Sanctuaire, Laurine Roux, Éditions du Sonneur

 

 

Le Sanctuaire

Laurine Roux

Éditions du Sonneur

147 pages

13/08/2020

16 €

2e roman

« Tout est possible avec un parent. Les parents sont des dieux. Ils nous font et nous détruisent. Ils déforment le monde, le recréent à leur manière et c'est ce monde-là qu'on connaît ensuite, pour toujours. C'est le seul monde. On est incapable de voir à quoi d'autre il pourrait ressembler. » 

David Vann, Aquarium, Éditions Gallmeister, 2016, traduction de Laura Derajinski

 

« […] le Sanctuaire galvanise Papa. Il bâtit, invente, construit, récupère. Chaque jour Maman s’étonne ; elle ne l’a jamais connu aussi robuste. Selon elle, Papa a toujours évité le contact avec les autres. Il se moquait bien de vendre ses sculptures dans les galeries les plus réputées, se payait la tête de Kronauer ou de Mevlido – des agents wahou, selon Maman. Eux le courtisaient jusque chez lui, dans sa maison en bord de mer. Il les recevait en caleçon, sur le pas de la porte, et les écoutait d’une oreille, en buvant une canette. Aucune de leurs propositions n’était jamais assez intéressante. Seule Maman, de temps à autre, parvenait à lui faire signer un contrat. Elle le tirait par la manche pour qu’il se rende au vernissage. Parfois, il y allait pieds nus. Le petit monde de l’art adorait ça. Des putains de lèche-culs, déclarait Papa. Il était devenu leur coqueluche. Lui aurait préféré passer son temps dans la forêt, à chercher les bonnes essences, à quêter le nœud de tel arbre, la forme de telle branche, à éprouver combien il était dépassé par les prodiges de la nature – coquette lingerie d’une sauterelle aux ailes bleues, sautoir de rosée à la gorge d’un tronc. Et il retournait dans son atelier, le front rendu humble par tant de beauté, où il bataillait sans relâche avec le fer et le bois pour retrouver l’énergie sauvage et raffinée d’une libellule sur une feuille qui ploie.

Ici, Papa a façonné un monde à sa mesure.

Le Sanctuaire est son chef-d’œuvre. »

 

Le Sanctuaire est le 2e roman de Laurine Roux publié aux Éditions du Sonneur. Il vient de recevoir le Grand Prix de l’Imaginaire 2021 du meilleur roman francophone.

 

Une cellule (!) familiale : un père réduit à cette seule fonction, si bien qu’on ignorera son prénom jusqu’à la fin ; une mère, Alexandra ; leurs deux filles, June et sa jeune sœur Gemma, 9 ans, la seule à être née dans le Sanctuaire et à ne savoir pas grand-chose du monde d’avant. Tous les quatre ont trouvé refuge dans ce lieu à l’écart, « un asile de verdure, le ciel en cuirasse », à flanc de montagne, avec les falaises, la Dent de Fer et une rivière pour limites, après qu’une épidémie propagée par les oiseaux a quasiment décimé l’humanité. La menace plane - au sens strict, et l’expression « oiseau de malheur » vient aussitôt à l’esprit.

 

Le Sanctuaire est aux mains du père autoritaire qui y règne en despote, déléguant aux autres membres de la famille selon les talents de chacune « l’inlassable cortège des corvées habituelles » indispensables à leur survie en milieu hostile. À June, le tas de bûches ; à Gemma, la chasse ; à Alexandra, la culture et l’éducation.

 

En exergue Laurine Roux cite Cormac McCarthy « Si le monde n’est qu’un récit qui d’autre que le témoin peut lui donner vie ? » Quel meilleur témoin en effet pour dire ce conte que la petite Gemma qui n’a pas connu la vie d’avant la catastrophe aviaire ? 

 

« Du monde, je sais seulement ce que Papa et Maman m’ont raconté. June n’en sait pas beaucoup plus. Quand elle a vu le jour, Papa aimait jeter du pain aux mouettes et tous les trois vivaient dans une maison sur pilotis au bord de la mer.

Je n’ai jamais vu la mer. »

 

Si je tiens tout particulièrement au terme de conte pour parler de ce roman, c’est non seulement parce que l’autrice en suit le schéma narratif, mais aussi parce que, je crois, elle présume que le lecteur dépose au seuil du livre son esprit cartésien toujours prompt à pointer les incohérences. Dans l’univers merveilleux, parfois baroque des contes, les animaux parlent, les crapauds se changent en princes, les princesses dorment mille ans... et une petite fille s'exprime avec l’érudition d’une agrégée de lettres modernes. Ainsi, au premier chef, faut-il accepter sans réserve que la vraisemblance de l’oralité soit malmenée, et s’abandonner aux mots de Gemma dont les tournures de phrases, la préciosité du lexique et les métaphores sont travaillées à un point tel qu’elles sont bien trop apprêtées pour être mises dans la bouche d’une si jeune enfant. Peut-être est-ce parce que je suis une lectrice très sensible à la voix dans les romans, le « je » de Gemma, privé des mots d’enfant, a bien failli avoir raison de ma lecture dès les premières pages. Cela aurait été dommage. Il n’est pas question bien sûr de livrer un relevé scrupuleux de toutes les occurrences, cependant il me semble intéressant de vous donner à entendre cette petite fille d’à peine 9 ans quand elle nous raconte son quotidien :

 

« Chaque matin je me lève à l’aube, quand les brumes de la vallée trempent le pied des montagnes. » (page 11)

« Dehors, les étoiles mouchettent les encres de la nuit. Le temps est clair, la lune franche. J’entre dans la forêt au pas de course, les joues mentholées par le froid. » (page 57)

« Dans la forêt, tout – mousses, herbes, toiles d’araignée – est ocellé de rosée. » (page 82)

« Mais un éclair zèbre le ciel. Blanc et fin, queue de comète ou d’hermine, c’est fugace et beau, fantôme de pinceau. » (page 139)

 

Autant je suis sensible - très - au lyrisme de l’écriture littéraire, autant j’ai eu l’envie de désécrire ces phrases pour les réécrire à hauteur de la voix d’une jeune enfant. 

S’abandonner aussi pour pénétrer un monde en noir et blanc, assez vite irrespirable, où deux sœurs sont prises entre un père « écorce » et une mère « soie », entre la rugosité d’un père soucieux de faire table rase du passé et la douceur fragile d’une mère encore nostalgique du monde d’avant. Le lecteur éprouve la densité de la forêt alentour. « Les arbres animent leurs branches pour capturer » et leurs troncs, à l’image des petits carrés qui viennent ponctuer chaque chapitre, sont « les barreaux [d’une] prison » au travers desquels filtre une lumière trop avare pour désépaissir les zones obscures. 

 

« De la lumière, bon Dieu, on a besoin de lumière. »

 

Cette nature est pourtant majestueuse

 

« Je m’approche de la fenêtre et contemple les arbres de la forêt. Ils poussent, tantôt au vent, à la chaleur, au froid ; selon, les voilà qui plient, se rétractent, parfois ploient. Toujours leur écorce veille, et chaque fois ce muscle patient les redresse. Rien ne leur est plus étranger que la colère. Les arbres se contentent de pousser. Je veux être comme eux. »

 

mais sous la plume de Laurine Roux, elle oppresse, elle étouffe, repliée sur elle-même ; le lecteur y compris. Le Sanctuaire est moins un refuge qu’une prison dont on cherche l’issue. 

 

Partie chasser avec son père, Gemma, Diane chasseresse moderne, manie l’arc avec adresse. 

 

« Armer, viser, tuer : voilà ce pour quoi je suis programmée. »

 

« Programmée » ? Ah ! ces mots que Laurine Roux pose si nonchalamment que le lecteur y prend à peine garde.

Hélas dira le père, heureusement dis-je, sa flèche ne fait que blesser l’aigle. Il lui faut pourtant le tuer et donc s’élancer pour l’achever, distancer le père, continuer l’ascension. Découvrir le rapace posé sur l’épaule d’un homme. Cet élément perturbateur va inoculer le doute. 

 

« […] une pensée m’obsède : cet homme a touché l’aigle et il n’en est pas mort. Cette seule idée menace tout ce que je sais. »

 

Au mépris de ses peurs et des injonctions paternelles, Gemma n’aura de cesse de traquer la vérité jusque dans la mine désaffectée qui abrite non le fantôme qu’elle voit en rêve, mais le vieil homme et le rapace. Et un début de vérité. La grotte, que l’on compare souvent à un ventre primitif et providentiel, n’a ici rien d’une matrice sécurisante, mais elle aimante Gemma. À chacune de ses visites, la jeune fille va s’enfoncer dans les puissances souterraines, en explorer le labyrinthe guidée par cet ermite libidineux que l'enfant, vierge de rencontres jusqu’alors, n’appréhende qu’imparfaitement. Dans le clair-obscur de la grotte, Gemma va faire l’expérience de ce qui ne peut être vu, mais seulement éprouvé. De cet antre, elle ressortira dessillée, apte à remettre en cause ce qu’elle avait jusque-là tenu pour vrai, conditionnée qu’elle était à ne pas décrier la parole paternelle. Et enfin comprendre que la menace est moins dans le ciel qu’à l’intérieur de leur famille. 

 

Le Sanctuaire est un conte tout en tensions - de la cellule familiale à l'environnement hostile -, presque sans dialogues, écrit d’un souffle, et que j’ai lu pareillement. Un huis-clos familial dans lequel un père, forcené du lance-flammes, se présente trompeusement comme le protecteur ultime dont la brutalité s’exacerbe au fur et à mesure que ses filles grandissent, jusqu’au point de bascule.

 

« Pure, me dit Papa. Tu dois le rester. »

 

Chaque jour plus évanescente que la veille, leur mère, dont la passivité face à la déraison de son époux me laisse stupéfiée, fredonne les notes de Hippie Hippo Pop. Jadis écrivaine, Alexandra est à présent dépositaire de la mémoire d’un passé qu’elle façonne en une fiction insouciante à mille lieues des scènes épouvantables que le père raconte de retour de ses rapines dans le monde d’avant.

 

 « […] Maman se met à parler. Sa voix coule. [...] Les mots tombent en courbes ou en angles droits. Les lignes parallèles deviennent des rues qu’elle goudronne en répétant, noir, noir comme le dessus d’un gâteau brûlé, avec cet arôme d’huile de cade, et grâce à ces lignes elle construit des lotissements les soirs d’août, quand le sucre des tilleuls se mêle au macadam. Sa voix installe des bancs sous les catalpas, y dispose des familles qui se promènent main dans la main. […] Maman a raison. Un autre monde existe. Dans sa bouche, le passé trouve chair. Le vide derrière la montagne aussi. »

 

June sait elle aussi à quoi ressemble le monde d’avant :

 

« Voilà à quoi devrait ressembler notre vie. Avoir des amis, écouter de la musique, faire des feux sur la plage. »

 

La résolution n’est pas loin quand commence à gronder la révolte alors que se creuse la distance avec Gemma qui ne peut comprendre sa colère. June s’en ira, avant de revenir, hébétée, pour la déflagration finale.

 

Je crois que nous avons tous des raisons d’être un peu fatigués des récits d’après l’apocalypse qui nous promettent la fin des temps et l’époque que nous vivons n’est pas étrangère à cette lassitude. J’ai lu le roman de Laurine Roux à sa sortie l’été dernier, je viens de le relire pour les #68premieresfois. À chaque lecture, ses découvertes. Il serait regrettable que vous ne le lisiez pas, car l’autrice a l’intelligence de n’en pas faire une spéculation futuriste, mais le prétexte à un huis-clos familial et sépulcral, un conte d’autant plus oppressant qu’il se passe à ciel ouvert. Je répugne à enfermer ce roman dans une quelconque case (survivaliste ? post-apocalyptique ?) qui le résumerait et ne saurait rendre compte de la richesse de son propos, de la réflexion qu’il soutient, de ses différents niveaux de lecture... en 147 pages ! Le Sanctuaire est au-delà des étiquettes qui stérilisent les lectures. Ayant entrevu la chute assez tôt, je l’ai d’abord lu comme un roman initiatique dans lequel une jeune fille découvre un monde plus vaste que celui qu’on a bien voulu lui dire. C’est aussi, et avant tout, un conte poétique et sombre quand manipulation méprisable et amour halluciné enflent avant d’éclater et précipiter leur propre apocalypse. 

 

« Dans un ultime effort, [Papa] nous adresse un regard. Un regard d’amour fou.

 Je vous aimais trop. »

 

Nota : à ceux qui ont lu le 1er roman de Laurine Roux, Une immense sensation de calme, (Éditions du Sonneur, 2018 ; Folio, 2020), rendez-vous à la page 123, un clin d’œil vous y attend.


Photo en arrière-plan - © Kea Mowat


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