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Tant qu'il reste des îles, Martin Dumont, Les Avrils

 

 

Tant qu'il reste des îles

Martin Dumont

Les Avrils

224 pages

06/01/2021

18 €

2e roman

 

« […] les îles existent pour de vrai ; qu'on les rêve de loin, des profondeurs de la grande ville ou qu'on se batte pour les faire apparaître un matin devant l'étrave d'un petit bateau, on finit toujours par trouver son île. »

Antoine, Îles était une fois

 

« — Quand même, a murmuré Gauthier, tu te rends compte de ce qu’on est en train de vivre ?

Il fixait la plateforme qui s’éloignait dans le sillage du ferry.

—   Quoi ? La construction d’un pont ?

Il a souri tristement en détournant les yeux.

—   Non, les derniers jours d’une île... »

 

Martin Dumont et moi avions fait connaissance l’an dernier alors que Jean veillait son jeune fils qu’un cancer foudroyant allait emporter, et nous nous étions quittés sur une plage, face à l’océan. J’avais été conquise par Le Chien de Schrödinger (Delcourt, 2018 ; J'ai lu, 2021), poignant récit sur la résilience écrit par une 1re personne dont les mots simples nouaient la gorge et visaient au coeur. J’attendais avec une impatience certaine la publication du 2e roman de l’auteur, qui a été repoussée de presque un an. La maison d’édition Les Avrils, contrainte d’oublier le calendrier en cette année particulière, n’allait naître qu’en janvier 2021. 

 

Tant qu’il reste des îles.

Je ne sais pas résister à un roman qui me promet l’évasion en ces temps où la ligne d’horizon de nos déplacements est posée à dix chiches kilomètres. Sur son seul titre, j’ai sauté à bord du ferry pour qu’il m’emmène en une poignée de minutes sur cette île, jamais nommée ni même vaguement située, mais que je devine atlantique. Le vent du large, le sel des embruns, le ciel où les nuages culbutent le soleil m’ont invitée à jeter l’ancre à la rive des pages, à caboter d’un chapitre à l’autre, à naviguer sur la crête des mots de Martin Dumont dont l’économie fait la force, à l’image de ces îliens peu expansifs, voire carrément taiseux, vivant au rythme des marées et des allers-retours du ferry qui relie en journée les quelques kilomètres carrés de ce monde minuscule au continent.

C’est donc sur l’eau que nous nous retrouvons, Martin Dumont et moi. Je renoue avec plaisir avec la musique intime de son écriture, avec ce « je » toujours aussi pudique et réticent à prononcer « des mots trop grands pour [lui] », ce « je » qui permet à l’auteur d’écrire à hauteur d’homme tant les sentiments que les sensations. À peine quelques pages et j'ai su que la magie allait opérer.

 

Tant qu’il reste des îles est l’histoire d’îles – l’histoire de celle posée à quelques encâblures du continent et l’histoire de Léni, « ce mec, c’est une île à lui tout seul », homme hésitant, replié sur lui-même par manque d’audace ou de conviction

 

« [Stéphane] me reprochait souvent de m’être résigné […] Je protestais pour la forme chaque fois qu’il m’accusait de les laisser tomber et pourtant il avait raison. Je n’y croyais plus. »

 

ou par timidité peut-être, victime de cette « foutue incapacité d’aligner la moindre phrase dans les moments qui comptent ».

 

Comme le lecteur fraîchement débarqué dans l’histoire, Chloé, journaliste venue de Paris prendre des photographies pour raconter les derniers jours de l’île, est intriguée par ce bout de terre et par cet homme, par l’essence même de ces deux-là qui, sans aller jusqu’à se refuser, ne se donnent pas d’emblée.

 

« — Léni, nous deux... c’est quoi exactement pour toi ?

Jai mis beaucoup de temps à lui répondre. Trop, sans doute. »

 

Tant qu’il reste des îles est une histoire de liens. De liens matériels, tel ce pont bientôt jeté sur l’eau qui, quoi qu’ils en disent, les fascine tous

 

« Le soleil s’élevait sur l’horizon, illuminant les coques d’acier. J’apercevais la mer par-dessus le bras de terre qui protégeait le fleuve. J’ai cherché l’île et j’ai fini par deviner sa silhouette sur l’horizon. Belle et grave, tristement solitaire. En face, la côte s’étirait à l’infini. Le monde entier dansait dans la lumière naissante, une étendue immense qui répondait à l’île. Entre les deux une ombre filait au-dessus de la baie inondée de reflets orangés. Une ligne, à peine l’esquisse d’un lien entre les berges. Un trait d’union. »

 

et de liens moins matériels, mais tout aussi solides. Léni. Lien. Une presque anagramme.

 

Tant qu’il reste des îles est un beau roman sur les amitiés que des vents contraires ballottent parfois.

 

« On rit, on s'embrouille même un peu, mais c'est jamais vraiment sérieux. Faut comprendre, c'est pas très grand chez nous. »

 

Les mots fusent, les engueulades aussi. Léni, Karim, Yanis, Marcel, Stéphane, Gauthier, Gaëtan, Joss, Tom, Christine et les autres sont des îliens farouches dont le mode de vie, à présent menacé, a été depuis toujours au plus près du monde sensible, en un lien quasi primitif entre ciel et mer.

Cette île, c’est avant tout un monde d’hommes et les femmes sont discrètes, beaucoup vivent sur le continent, à l’exception de Justine ou Christine. C’est d’ailleurs dans son bistrot que tous se retrouvent le soir pour vider quelques bières en faisant des tournois de coinche que la patronne accompagne de son accordéon et d’une bande son qui égrène les classiques, Ferré, Brel ou Brassens que l’on se prend à fredonner.

Cette île, c’est un monde dont le déclin inéluctable les inquiète : au premier chef, le déclin d’une île en sursis à cause de la construction du pont qui divise les insulaires (est-ce un bien ? un mal ? un mal pour un bien ?),

 

« Je suis encore passé devant le monstre. C'est comme ça qu'on l'appelle chez nous. Il est chaque jour plus gros, il avance en bouffant la mer. Marcel répète qu'il ne faut pas baisser les yeux, qu'il faut regarder en face. Que rien ne peut plus l'arrêter mais qu'on doit rester digne. Sa voix tremble quand il parle du monstre. »

 

mais aussi le déclin du chantier naval de Marcel qui les emploie. Les réparations de bateaux s’y font rares, quant aux constructions... n'en parlons pas. L’activité ne suffit plus à le maintenir à flot et les salaires n’ont pas été payés depuis plusieurs mois. L’expert venu évaluer la valeur du chantier s’est montré si pessimiste que Marcel, salement secoué d'apprendre que l’entreprise d’une vie ne vaut plus rien, est introuvable depuis plusieurs jours.

 

« […] je suis allé m’asseoir au milieu du hangar. J’ai laissé mon regard courir sur les rouleaux de fibre en inspirant aussi fort que possible. Je voulais m’imprégner de l’odeur de l’atelier. […] J’étais venu toutes ces années avec le sentiment que ça ne changerait jamais, que malgré les coups durs il ne pouvait rien arriver de grave. J’avais suivi Marcel sans me poser de questions. Ce chantier, c’était un pan entier de ma vie. Je n’avais pas imaginé qu’il puisse un jour disparaître. »

 

Le roman avance en autant de parties - Fondations, Piles, Tablier, Équipements, Inauguration - qui exposent l’avancée du pont et la concomitante perte programmée de l’insularité. Elles racontent aussi bien la construction d’un ouvrage titanesque qui va à tout jamais changer la donne que le lent avènement d’un homme neuf, séparé de Maëlys, papa d’une petite Agathe, fils d’une mère dont la mémoire s’efface et qu’il ne voit, les unes comme l’autre, qu’à la faveur d’aléatoires allers-retours en ferry sur le continent. Peut-être Léni est-il le seul à voir un intérêt immédiat dans la construction de ce trait d’union d’acier et de béton.

 

Ce roman est un condensé de sensations offertes avec retenue : l’odeur puissante de la marée

 

« L'odeur me rassurait. La marée, le sable et le sel. Mon univers tout entier. »

 

la fraîcheur revigorante de la brise de mer et d’amitiés pudiques où les regards pallient les voix quand elles peinent à tout dire.

 

« Quand les mots ne peuvent plus dire ce que ressent le cœur, il y a les actes et surtout les regards. » Victor Hugo

 

C’est un monde insulaire sur le fil, au bord de basculer que donne à ressentir Martin Dumont dont l’écriture spontanée abolit la distance au texte. Ce n’est pas un hasard si les références à la perte d’équilibre parsèment le récit de ces vies funambules qui voient leur refuge menacé.

 

« Sur l’île, il y avait plusieurs jours qu’on ne sentait plus les vibrations. La perte d’équilibre au plus fort du forage, l’impression que la mer entrait en résonnance. » 

 

Un monde vacillant, à l’image de Léni qui a tant de mal à aller de l’avant bien qu’il entrevoie en un moment troublant de larguer les amarres pour de bon. 

 

« Je me sentais bien. Le bateau glissait dans un noir opaque. C’était grisant, presque un peu effrayant. Je me suis efforcé de lâcher prise. […] Le jour ne se décidait pas, l’île n’en finissait plus de s’éloigner. Un instant, j’ai eu envie de poursuivre vers la ligne. De laisser mes potes, ma mère et le chantier. Agathe aussi. Toute ma vie loin derrière. »

 

L’envie est là, manque l’élan. Viendra-t-il ? Qui pour lui donner l’impulsion ?

 

Chloé ne le laisse pas indifférent bien sûr, mais de là à… L’hésitation, l’incertitude. Toujours. « Le jour ne se décid[e] pas » et il n'est pas le seul à tergiverser. Comme le pont s’élance au-dessus des eaux, transformant l’île en presqu’île, Léni osera-t-il aller vers une vie nouvelle ? 

 

« [Chloé] m’a considéré longuement. Le bruit sourd du moteur emplissait le silence.

— Je ne sais pas, a-t-elle fini par murmurer, je crois que certaines îles ont besoin de pont. »

 

Habile équivocité.

 

Après d’âpres combats humains et judiciaires, l’île cédera un peu de sa magie et le refuge, son isolement. Et Léni ? Si le pont « est la mort de la poésie », peut-être est-il aussi la promesse d’une vie inédite, au bout du ruban d’asphalte neuf et de deux sonneries de téléphone. 

 

Tant quil reste des îles est un roman de la perte et de la renaissance, de la nostalgie d’un monde que l’on voudrait garder figé mais qui se mourra, faute de trouver un équilibre certes acrobatique entre essor économique et préservation de l’environnement. Prenez le ferry ou empruntez le pont. Qu’importe. Venez de l’autre côté de l’eau, à la rencontre de cette île et de ces personnages follement attachants que dessine, avec une sobriété et une sincérité désarmantes, Martin Dumont quand il écrit au plus près du « je » .

 

« C'était l'histoire d'une île, de son charme incroyable. [...] »

 

Faites la traversée, arrêtez-vous chez Christine prendre une bière et le temps de regarder les photographies de Chloé, qui racontent si bien les habitants de ce bout de terre entre mer et ciel.

Et laissez le charme agir... jusquà la dernière phrase de ce roman pétri d’humanité.

 

Tant qu'il reste des îles a reçu le Prix du Livre France Bleu - PAGE des Libraires 2021


Tableau en arrière-plan - Vladimir Nicolaevich Fedorovich


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