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Les Nuits d'été, Thomas Flahaut, Éditions de l'Olivier

 

 

Les Nuits d'été

Thomas Flahaut

Éditions de l'Olivier

224 pages

27/08/2020

18 €

HELENA 

“O weary night! O long tedious night,

Abate thy hours”

HÉLÈNE 

« Ô nuit accablante ! Ô longue et fastidieuse nuit,

Abrège tes heures »


William Shakespeare, Le songe d’une nuit d’été, traduction de Jean-Michel Déprats

 

« Thomas, sans outil de travail, est réduit à compter les heures qui passent. Compter les heures est plus long que de les laisser filer derrière soi, absorbé par les répétitions digestives de la machine. Il n'a rien d'autre à faire que contempler son reflet dans la paroi de Plexiglas encore intouchée de la Miranda de Mehdi. Thomas, tu as maigri. Louise le lui a dit cet après-midi. Les dégâts se voient maintenant dans toute leur ampleur. »

 

Vous qui ouvrez ce roman oubliez l’atmosphère légère et mutine des nuits d’été que l’on imagine chaudes, lascives et langoureuses, harmonie de bonheur sensuel et d’amours éphémères. Les nuits d’été auxquelles nous convie Thomas Flahaut sont l’envers du bonheur, et le tranchant des premiers mots qui ne forment même pas une phrase « Fer brûlé et plastique fondu » plante le décor et suffit à ôter toute illusion. L’été de ce roman, le 2e de l’auteur après Ostwald (Éditions de L’Olivier, 2017), sera « noir comme la nuit ».

 

Le Doubs frontalier avec le Jura suisse. La Suisse. Celle de l’usine. De l’atelier C. De la Miranda. Voilà où vont se passer les nuits d’été de Thomas Ledez, étudiant en échec, qui a méthodiquement, scrupuleusement raté tous ses examens au point que l’université lui refuse le renouvellement de son inscription. La fois de trop. Comment diable cet « étudiant qui jurait […] de ne jamais foutre les pieds dans cette usine à laquelle son père avait fait don de sa santé et de sa joie », va-t-il s’y prendre pour annoncer au daron et à la daronne que ses nuits seront celles de l’usine Lacombe pour faire « le métier de son père, un métier solide, quand toute sa vie d’avant n’était qu’un grand et orageux nuage » ? C’est bien simple, il ne le fera pas. Pas tout de suite. 

 

Le « grand et orageux nuage » n’a réussi à prévenir ni les espoirs vaincus, ni l’horizon flou, ni l’avenir, lui, bien tracé par le déterminisme social de ce coin de France. Les Nuits d’été est le roman d’une génération qui veut fuir Les Verrières pour un ailleurs dont elle perçoit mal les contours, mais qu'elle a élu en opposition à ce qu’elle connaît, et qui finalement se retrouve prise en tenaille entre un idéal rêvé et la vie, la vraie : 

 

« Pour les darons, grandir, ça a été apprendre à rester à sa place. Pour Thomas et Louise, grandir, ça a été apprendre à fuir. S’enfuir d’ici ne serait pas une mauvaise chose. Ce serait la seule fuite raisonnable de l’été. »

 

À travers ses trois personnages touchants et attachants, Thomas et sa jumelle Louise, tous deux 25 ans, et Mehdi l’ami d’enfance, Thomas Flahaut trace, le temps de quelques semaines d’été, au fusain noir, le portrait mélancolique d’une jeunesse perdue à un moment charnière de son existence, quand le passé ne peut plus être un refuge et quand l’avenir précaire n’est qu’interrogations.

 

Les Nuits d’été, ce ne sont pas que les fêtes organisées dans la forêt où l’on s'écroule à bout d’alcool et de fatigue, c’est avant tout l’usine. Et l’usine, ce sont les « objectifs [...] conçus pour être inatteignables. Quand, malgré tout, on est près de les rattraper, ils grimpent subitement », c’est le vacarme incessant, car le silence qui succède à l’usine, c’est encore l’usine (excusez-moi de plagier Guitry sur Mozart). L’écriture de Thomas Flahaut où s’essoufflent les juxtapositions rend très bien l’oppression, la fatigue compacte qui hébète les « opérateurs » et use les corps :

 

« La nuit devient une longue et unique phrase formée de verbes qui ne se conjuguent qu’à l’infinitif, charger, surveiller, contrôler, attendre, enfiler, plier, rompre, ouvrir, fermer, attendre, décapsuler, enfiler, renverser, ramasser, vider, remplir, interrompre, relancer, attendre, décharger, vérifier, déposer, envelopper, pousser, descendre, traverser, actionner, charger, sortir, monter, charger, surveiller, contrôler, attendre. Jusqu’à la pause de une heure du matin. »

 

Les Nuits d’été, c’est « un univers aride où la douleur est repoussée sans cesse au bout de l'opération, au bout de la nuit, au bout de la semaine, au bout de la saison, jusqu'au congé annuel, jusqu'à la retraite, jusqu'à l'accident. »

 

Ce roman n’en est pas vraiment un, en ce qu’il n’est pas que fiction. En puisant dans sa propre expérience (le personnage principal ne s’appelle-t-il pas Thomas ?), Thomas Flahaut lui a donné la force documentaire d’une chronique pour dire l’absurdité de ces corps qui maigrissent et s’épuisent à fabriquer des stators dont nul ne sait à quoi ils serviront, pour dénoncer le démantèlement d’usines en vue de leur délocalisation, pour rendre compte de ces vies d’usine qui ne lâchent rien et « gardent au fond des poches une poignée de poudre à canon bien serrée dans un poing bien réel et bien dur qui, un jour, que [les chefs suisses] en soient sûrs, se retournera contre eux. » 

Beaucoup de choses dans ce roman – solidarité, entraide, odeurs, bruits, fatigue, cadences, anéantissement, etc. - dessinent un lignage fort avec les feuillets d’usine d’À la ligne de Joseph Ponthus (La Table ronde, 2019 ; Folio, 2020),  auxquels on pense, immanquablement et qui, eux aussi, pour des raisons à la fois semblables et autres, ne sont pas un roman (lisez-le !).

 

Les Nuits d’été interroge la place de chacun, dans la société, la famille, les relations amicales. Une place qu’interroge au sens strict Louise, doctorante en sociologie à l’université de Besançon. Elle a choisi de présenter une thèse sur cette vie ouvrière qui ne peut s’enraciner nulle part puisqu’à cheval entre deux pays. Peut-être sa manière à elle de ne pas oublier ? de ne pas se couper complètement du monde ouvrier d’où elle vient ? Une place qu’essaient de trouver tant bien que mal Thomas et Mehdi, qui passe ses nuits à l'usine et ses jours à aider son père à vendre des poulets rôtis sur les parkings des grandes surfaces.

 

Qu’il est malaisé ce passage à l’âge adulte qui se heurte à la réalité sociale ! Qu’elle est nostalgique et lucide la radioscopie de cette région en perdition ! Et enfin, qu’il est beau et mélancolique le portrait de ces trois jeunes gens impuissants à se hisser à la hauteur des rêves que leurs parents ont eus pour eux, leur incompréhension mutuelle finissant de les éloigner au moment où, paradoxalement, les fils mettent leurs pas dans ceux du père !

 

« De ce silence est tissée toute la relation qu’il entretient avec son fils. Depuis quand ? Thomas s’est parfois posé la question. D’aussi loin que puissent remonter ses souvenirs, le daron a toujours été bavard dans des situations où lui-même ne parvenait pas à dire un mot. »

 

Selon moi, au-delà de la dénonciation des nouveaux diktats économiques qui précipitent la désagrégation de bassins industriels entiers, réduisant à une peau de chagrin tout un tissu économique et social, ce roman est celui de la frontière et du passage. La frontière franco-suisse évidente parce que physique et géographique, mais aussi la frontière entre adolescence et âge adulte, entre complicités d'enfants et amours de jeunes adultes, entre insouciance et dure réalité, entre convictions et désillusions, entre attentes et résultats, entre idéal et concrétude. Et enfin, celle, précaire car chaque jour menacée, entre les membres d’une famille qui ne semblent plus faits pour se comprendre et que l’on aimerait voir réconciliés.

 

Les Nuits d’été est le roman du crépuscule et du désenchantement, celui d’« un monde qui a aboli le soleil par le sommeil, un monde où n'existe que la succession infinie des nuits d'été. »

Le 2e roman de Thomas Flahaut est authentique et dense, porté par une écriture sobre et sincère qui l’empêche de tomber dans la démonstration et le réquisitoire lourdauds. Je sais que l’époque est à l’envie de douceurs réconfortantes pour beaucoup d’entre nous, moi y comprise. Paru l’été dernier, ce roman lent, qui raconte la fin d’un monde où la nuit s’infiltre partout et où même les amours sont malheureuses, s’y prête peu. Ce serait quand même dommage de passer à côté de ce beau récit.


Photo en arrière-plan - Modern Times, Charlie Chaplin, 1936


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