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Nos corps étrangers, Carine Joaquim, La Manufacture de Livres

 

 

Nos corps étrangers

Carine Joaquim

La Manufacture de Livres

232 pages

07/01/2021

19,90 €

Premier roman

« On ne possède même pas son propre corps. »

Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes

 

« Bientôt, faire un vrai repas devint insupportable. Repue, elle se sentait mieux physiquement, mais ce bien-être du corps contrastait avec sa détresse psychologique, il la mettait face à toutes ses contradictions, à toutes les supercheries et elle s’empressait d’aller vomir cette nourriture qui la torturait indirectement. Pour aller mieux, Élisabeth avait besoin de se sentir vide. Elle s’allégea donc pour se débarrasser du poids des maux […] elle finit par mettre dehors un Stéphane toujours indécis. […] Élisabeth glissait petit à petit dans des vêtements trop amples, rapetissait, s’effaçait du monde avec le plus d’élégance possible.

Stéphane prit peur. Il revint un matin de printemps […] »

  

Nos corps étrangers est le premier roman que Carine Joaquim publie en maison d’édition, à la Manufacture de Livres, éditeur indépendant à la croisée du roman noir et du roman social, et ce 1er roman s’inscrit parfaitement dans leur ligne éditoriale.

Il y a de très bonnes choses dans Nos corps étrangers, l’écriture froide de Carine Joaquim qui s’interdit de porter un quelconque jugement en est une. Puis il y en a d’autres, moins bonnes, venues tempérer mon enthousiasme. Et enfin, comme toujours, cela est terriblement subjectif.

 

Stéphane et Élisabeth se sont aimés. S’aiment-ils encore ? De leur amour est née une petite Maëva, aujourd’hui collégienne. Leur couple s’est mis à battre de l’aile après que Stéphane a été infidèle. Leurs corps se sont éloignés ; Élisabeth a congédié celui de son mari et vomit le sien au sens strict. La maison avec courette, nichée au fond d’une impasse parisienne, havre de paix qui abrite leur famille, est devenue le lieu à fuir, trop prégnant de souvenirs à vif. 

Quitter l’impasse pour sortir de l’impasse ? Changer de décor suffit-il à s’offrir un nouveau départ ? L’herbe sera-t-elle plus verte à une trentaine de kilomètres de Paris, autour de cette maison de banlieue avec son atelier au fond du jardin, que Stéphane achète en pensant qu’elle peut le racheter, lui ?

 

« Ce cirque n’était pas nouveau. Après le retour de Stéphane à la maison, quelques années auparavant, ils s’étaient accordés tacitement sur le rôle dévolu à chacun, et tous l’avaient joué à la perfection. Le gentil mari repenti. L’épouse digne. La jolie petite fille bien coiffée qui racontait ses journées d’école en se persuadant que ça intéressait vraiment quelqu’un. Et en coulisses, ça dégueulait la nuit, ça pleurait sous la couette, ça fuyait de tous les côtés. Rien n’avait plus jamais été étanche. »

 

À ce moment, vous vous dites peut-être, et je ne vous en voudrais pas pour me l'être moi-même dit, qu’il n’y a rien à attendre d’un énième roman sur un sujet très remâché en littérature. Bref, que tout cela va être d’un ennui abyssal. Que l’autrice s’appuie sur des clichés pour donner corps à ses personnages n’arrange rien. Dans la famille, l’infidèle mari est vaguement repentant, l’épouse trompée, meurtrie, l’adolescente, comme tous les adolescents, hésite entre crise mutique et rébellion. Autour d’eux gravitent d’autres clichés : un migrant sans papiers débarqué d’Afrique, un handicapé scolarisé dans une classe normale, un père célibataire. L’aventure extra-conjugale cette fois-ci de l’épouse et le mari toujours épris de sa maîtresse sont venus ajouter à mes réticences. Quand, de plus, j’ai entrevu dès les premières pages où Carine Joaquim voulait me mener, je reconnais que je n’étais pas dans les meilleures dispositions de lecture. 

 

Le roman est découpé en trois parties, comme autant de trimestres de l’année scolaire qui commence alors que la famille emménage en banlieue. Maëva ne décolère pas d’avoir dû laisser ses amis parisiens pour venir vivre chez les « ploucs », jusqu’au jour où elle remarque un de ses camarades de classe. Ritchie vient d’Afrique et vit en famille d’accueil. Très vite « Entre eux c’[est] l’amour fou, cet amour adolescent qui s’enracine profondément dans le coeur, dont on croit qu’il est et sera toujours le seul, et d’une certaine manière c’est ce qu’il est, celui qui éveille à la vie, la souche mère de tous les amours à venir. » Ritchie et Maëva deviennent inséparables, et même un peu plus. Leurs solitudes se soudent alors que leurs corps s’apprivoisent et se découvrent (à plus d’un sens). 

La vie reprend, offrant un semblant de normalité. Elle s’organise bon an mal an. Maëva partie au collège et Stéphane coincé dans son RER, Élisabeth se remet à peindre dans cet atelier censé panser ses plaies mais qui, à l’écart de la maison, va participer à l’isoler plus qu’elle ne l’est déjà. Les premières toiles qu’elle peint à l’instinct sont très sombres, mais se piquètent de clarté au fur et à mesure qu’elle se lie à Sylvain, peintre à temps partiel et père de Maxence à temps plein depuis que sa femme les a abandonnés.

 

« [...] c’était la vie qui revenait peupler ses paysages intérieurs. » 

 

Est-ce de Sylvain que vient l’éclaircie ? Leur passion commune pour la peinture, qui indiffère son mari comme sa fille, les rapprochera-t-elle ? Quand on sait dans quelles fâcheuses circonstances Élisabeth a rencontré ce père célibataire, il est permis d’en douter. Maxence, atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, est dans la classe de Maëva et de Ritchie. Faute de moyens, le jeune garçon ne bénéficie d’aucune aide pendant le temps scolaire. Ses tics moteurs et vocaux sont évidemment sources de moqueries plus ou moins cruelles, jusqu’au jour où Maëva passe les bornes. Quant à Stéphane, éreinté par les trajets en RER parfois chaotiques, souvent interminables, il pense s’être fourvoyé en s’autoflagellant comme il le fait.

 

« Il comprit ce qu’il allait devenir : un banlieusard ordinaire, un peu plus aigri chaque matin, un peu plus dépressif chaque soir. Son avenir ne ressemblait en rien à la vie idyllique qu’il avait dépeinte à sa femme et à sa fille lorsqu’il avait évoqué, pour la première fois, la possibilité de déménager. »

 

Peut-on rebâtir sur un terrain aussi instable que le leur ? dans l’insatisfaction de tous ?

 

« La saison lui faisait l’effet d’un grand nettoyage salutaire, une espèce de retour aux choses sérieuses après la douce insouciance de l’été. Le vent arrachait, la pluie lavait, évacuait, et l’impression de saleté que laissaient les feuilles mortes accumulées était un mal nécessaire avant que l’hiver fige le décor jusqu’au printemps. Cette année, le ravissement avait été total. Loin de la ville bétonnée, il lui semblait voir respirer la nature, s’assoupir le sol gorgé d’eau, soupirer les arbres à mesure qu’ils dévoilaient leurs branches tordues. »

 

Bien sûr, le roman de Carine Joaquim est celui du corps ; ce corps qui n’est que trahison, à tous les sens du terme. Il est défaillant (la mère de Stéphane est morte), en souffrance et hors de contrôle (celui de Maxence est agité de tics ; celui d’Élisabeth spasme avant de vomir ce qu’elle a du mal à digérer, au sens figuré), mais aussi il dévoile ce que les personnages s’évertuent à cacher (l’âge réel de Ritchie, par exemple). Ce roman raconte des corps étrangers aussi bien l’un à l’autre qu’à eux-mêmes, des corps qui ont toutes les peines du monde à être deux (avoir rompu avec sa maîtresse n’aide pas le moins du monde Stéphane à retrouver une quelconque intimité avec son épouse ; l’aventure d’Élisabeth tournera court), des corps qu’on maltraite, qu’on prive mais qui, pour certains, savent encore s’abandonner avec fièvre. 

 

« Ils s’encombraient rarement de mots. Leurs gestes désordonnés disaient tout de la frustration et de la solitude qu’ils traînaient comme une couche poisseuse, et dont ils essayaient de se débarrasser par des caresses avides. Leurs mains couraient sur le corps de l’autre comme des animaux affamés qui, à mesure qu’elles glissaient sur la peau, se nourrissaient en même temps qu’elles lavaient des tourments passés. »

 

Des corps que l’on désire, d’autres que l’on rejette. Des corps qui, tout compte fait, restent étrangers au lecteur tant Carine Joaquim est avare de descriptions.

 

Roman du corps, Nos corps étrangers est aussi celui de la perte : la perte, évidente, de poids ; la perte, plus insidieuse, de repères (ses parents sont-ils un modèle pour Maëva ?), de confiance en l’autre aussi bien qu’en soi-même. 

 

« Son corps n’avait cessé de lui montrer qu’elle faisait fausse route. »

 

Il est aussi le roman du deuil. Impossible, pour Stéphane, de faire le deuil de la mère et celui de la maîtresse que d’ailleurs il cherche à revoir ; inconcevable, pour Maëva, de tirer un trait sur les amitiés d’enfance. Un ultime deuil, terrifiant, s’invite dans les dernières pages qui laissent le lecteur groggy, même lorsqu'il a pressenti la chute.

 

Cela étant, ma plus grande réserve va au très/trop grand nombre de thèmes abordés en à peine 230 pages. L’anorexie, les migrants, les sans-papiers, le handicap, le deuil, le harcèlement, la trahison, l’adultère, l’abandon, la déscolarisation, etc. auxquels il convient d’ajouter l'essentiel, au cœur de cette histoire et que je ne peux, bien sûr, pas vous dire. Tous sont des thèmes forts qui disent notre société et au travers desquels se déchiffre notre époque. Je trouve dommage que leur surabondance, qui m’évoque un fourre-tout un peu bordélique, les prive du traitement qu’ils mériteraient. Si tous s’intègrent au récit, on sent tout de même l'artificialité de l’entreprise (les caser à tout prix !) et la crédibilité du roman en fait les frais. Heureusement reste la froideur salvatrice d’une écriture qui dit autant qu’elle tait, qui prend le temps de peser les mots pour transcrire l’inexorable délitement de ces vies qui étouffent en terrain hostile.

 

Corneille s’interrogeait : « Un corps peut-il guérir, dont le cœur est malade ? » 

C’est cela, me semble-t-il, qu’interroge aussi et avant tout Carine Joaquim. C’est implacable et atrocement juste. Même si je n’ai pu m’empêcher de sourire à quelques phrases à la poésie maladroite, 

 

« Ils se séparèrent, tout bouillonnants de sève, et marchèrent dans des directions opposées au rythme des battements de leurs cœurs affolés. »

 

je dois bien reconnaître que le style de Carine Joaquim fait mouche pour raconter ces corps étrangers qu’elle rend plus étrangers encore, éloignant toute chance d’empathie, du moins dans mon cas. L’autrice bâtit son intrigue en essaimant très/trop tôt des signes propres à alerter le lecteur attentif qui éprouvera de temps à autre le besoin de revenir quelques pages en arrière pour mener quelques vérifications, avant d’être englouti sous le flot de questions qui grossit les dernières pages.

Remonter en surface pour respirer ?

Mieux vaut que le spectateur de cet effondrement monstrueux n’y compte pas, car je n'y suis moi-même pas parvenue alors que j'avais pourtant anticipé l’abominable désintégration finale.


Photo en arrière-plan ©Akin Cakiner, Get Closer


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