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Le Mal-épris, Bénédicte Soymier, Calmann-Levy

 

 

Le Mal-épris

Bénédicte Soymier

Calmann-Levy

336 pages

06/01/2021

18,50 € 

Premier roman

« La violence, en s'épanouissant, produit un épi de malheur, qui ne fournit qu'une moisson de larmes. » 

Eschyle, Les Perses

  

« Paul, je sais ce que tu es. Je ne brode pas, c’est ton récit. Et rien ne t’excuse. »

 

Rares sont les textes apaisés en cette rentrée littéraire de janvier 2021. Je n’en suis qu’au prologue, j’ai à peine entrouvert Le Mal-épris (joli titre) de Bénédicte Soymier, que je suis déjà mal à l’aise. C’est un 1er roman dont le sujet n’a rien d’original, mais dont l’angle de vue est, plus que novateur, audacieux. D’autant plus audacieux que c’est une autrice qui nous place à hauteur de l'homme violent.

 

Paul est un homme moins que banal.

 

« Paul n’est pas beau.

Petit, maigre, le cheveu terne et rare, le nez long, il présente un physique ingrat que n’arrangent pas des tenues démodées, portées étriquées, du pantalon de velours côtelé, toujours beige ou gris, aux chemises de fin coton d’Égypte plaquées sur son torse. […] » 

 

Il travaille à la Poste et occupe un appartement décoré avec goût où chaque chose est à sa place, un appartement de vieux garçon. À 45 ans, on ne connaît aucun ami à ce solitaire effacé qui ne s’est jamais remis de sa rupture avec Léa. Quand il découvre que sa nouvelle voisine est la belle Mylène, il se laisse aller à un désir d’attention et, pourquoi pas, d'amour qui a tôt fait de tourner à l’obsession. 

 

« Cette nouvelle voisine pourtant l’interpelle […] Mylène, elle se nomme, il a regardé sur la petite étiquette collée sous la sonnette. Il fallait qu’il sache. Elle lui plaît, Mylène. Beaucoup. Elle est si raffinée et délicate, le geste posé, la grâce innée, belle, si belle. »

 

Mylène glisse imperceptiblement vers un personnage fantasmé, un personnage prisonnier des pages du coûteux carnet bleu dans lequel Paul consigne à l'encre noire de son Mont-Blanc, avec un soin maniaque, tout ce qu’il peut glaner pour approcher cette jeune femme. Qu'il est pernicieux et étouffant cet enfermement papier de la femme convoitée !

Est-ce parce qu’elle sort d’un chagrin d’amour ? parce qu’elle est fragile ? timide ? Est-ce parce qu’elle manque de courage ? ne veut pas le blesser ? Mylène n'éconduit pas Paul. Pas tout de suite. Ces deux âmes solitaires et amochées entament une relation de voisinage équivoque où Mylène bouscule quelque peu la routine de Paul avant de s’échapper lorsqu’elle rencontre un « grand, brun, athlétique – beau, évidemment » que Paul s’empresse de détester puisque désormais c’est lui que Mylène regarde, c’est à lui que Mylène sourit.

 

La violence latente était déjà là, qui guettait. Elle commence à sourdre dans les insultes qui naissent des brumes de l’alcool et de la déconvenue d'avoir été rejeté : Mylène est une « salope », les autres, « des cons ».

Quand, sur son lieu de travail, Paul rencontre Angélique (ah ! l’onomastique !) 

 

« Elle est sexy, Angélique. Très sexy. Pas aussi jolie que Mylène, mais agréable à regarder. Petite, un peu ronde, la taille floue et les seins lourds. »

 

il se dit qu’elle est peut-être celle qui lui fera oublier toutes les autres, qui aura pour lui des sentiments réciproques, celle qui ne partira pas.

 

C’est qu’elle est vulnérable, Angélique. Elle est mère célibataire d’un petit garçon et vivote entre deux missions d'intérim. Elle est consciente des regards concupiscents que les hommes posent sur son corps tout en courbes voluptueuses, ces regards qui « convoite[nt] et insulte[nt] ». Elle n’a de cesse de voir le meilleur en chacun. Que voulez-vous, elle est comme ça Angélique, et sa bienveillance généreuse l’a abonnée aux relations aussi éphémères que boiteuses. 

 

« Angélique s’inquiète.

[…] sa peine est sincère, elle dont la compassion guide la route bien trop souvent à ses dépens. Elle en a fait les frais de sa grande bienveillance, adoptant en amour tous les « chiens errants », malchanceux, cabossés qu’elle imagine rafistoler malgré leurs mensonges et leurs dix mille promesses. »

 

Comment son cœur trop tendre pourrait-il ne pas être touché par cet insignifiant petit homme malingre, taiseux, complexé, fagoté comme l’as de pique ? Comme ne pourrait-elle pas se retrouver prise au piège des rets tendus par ce collègue en qui elle a aperçu une âme en perdition, et donc à sauver ? 

 

« Elle rêve de sentiments, malgré tout, ni naïve ni stupide, animée par l’envie de n’être plus seule avec son fils. Elle racle le sable et le disperse en un millier de particules roulées par le vent, mangées par l’écume, elle le projette et le chasse comme elle chassera les démons de cet homme. »

 

Et Paul, comment pourrait-il ne pas souhaiter être enfin regardé, au-delà d'apparences jouant contre lui, par une femme qui aimante tous les regards ? Ce n'est pas un hasard si les références au regard parsèment le roman.

 

On comprend vite que l’histoire de Paul et Angélique est moins celle d’un amour partagé que d’une dépendance affective et d’une soif commune d’enfin trouver un soi à estimer. 

 

« Elle est une conne, acceptant l’illusion sans plus savoir pourquoi – mal d’amour, mal de soi, elle pleurerait d’être aussi faible. Se déteste. »

 

Raison pour laquelle Le Mal-épris, en plus d’être un roman sur les violences conjugales, est l’histoire d’un drame humain qui se noue quand un homme meurtri dans sa chair depuis l’enfance se retrouve en présence de la victime idéale. Bénédicte Soymier ausculte le mécanisme de la violence au sein du couple, comment elle s'échauffe, enfle, déborde, un peu à l’image du lait que l’on a oublié sur le feu, sans surveillance.

Paul frappe avec les poings :

 

« Ça lui ronge les tripes et le cerveau, plus fort que sa volonté – une hargne qui l’habite, une violence qui déferle tel un vent d’orage, puissante et incontrôlable. Il voudrait lâcher mais ne pense qu’à frapper. »

 

Paul frappe avec les mots :

 

« Arrête ton travail, ne porte plus de jupes, tu es bonne à rien de toute façon. »

ou

« Paul écrit un sms, « Je t'aime, même dans ces fringues de pute qui te vont comme un gant ». Le relit et l'envoie. »

 

Paul étend son emprise, ajoutant la dépendance financière à la dépendance affective. Angélique n’est pas dupe, elle souffre, mais de là à partir… L’autrice ne nous fait jamais perdre de vue que toute relation de couple implique deux personnes. N’était la violence bien sûr, ces deux-là, malmenés par la vie, ne sont pas aussi dissemblables qu’on peut le penser.

 

L’écriture de Bénédicte Soymier tient la note juste. Son phrasé est syncopé et - paradoxe ! - fluide, bien que la phrase voie son élan interrompu, cassé par un foisonnement de virgules et de points. Souvent j’ai eu envie de dire de cette écriture « Mais qu’elle s’assoie au lieu de s’agiter […] elle [me] donne le tournis » ! Son intense bougeotte aspire le lecteur dans le maelström. Ce texte heurté qui mérite de passer par la lecture à voix haute (essayez, vous verrez) est aussi effrayant que cet homme. Phrases elliptiques et courtes, retours à la ligne intempestifs, autant de stratagèmes qui concourent à transcrire la violence, la souffrance, l’enfermement. C’est tout à fait fascinant d’éprouver combien l’écriture participe au malaise, combien elle en est même l’un des éléments substantiels quand elle hébète le lecteur en en faisant sa victime. Ça bouscule, martèle, cogne, essouffle, essore, recrache.

Écoutez :

 

« Il est une merde piétinant les principes, un contre-exemple, un contre-amour et un lâche. Il a frappé par fierté, par dépit, par stupidité, violent pour la violence, comme si les coups pouvaient gommer une frustration. Quel con ! Pourtant, il sait. Il a lu les articles sur les pervers narcissiques, les maltraitances, les femmes battues, les associations, a vu des reportages et, malgré tout, oublie quand ça l'arrange. Il n'a pas d'excuse. »

 

Si Paul n’a pas d’excuse, peut-on au moins essayer de comprendre comment il est devenu ce que lui-même réprouve : un monstre manipulateur, alcoolique et violent ?

 

« Il est ce que l’enfance a fait de lui, une histoire d’adultes défaillants et malfaisants, le produit de sa mère et de son père. »

 

C’est aussi dans son analyse sensible du bourreau et de sa victime, dans les questions essentielles qu’il soulève, sans jamais juger ni donner de réponse prête à l'emploi, que ce 1er roman est particulièrement réussi. La maltraitance engendre-t-elle la maltraitance ? Où s’enracine la violence ? Comment repérer ces petits riens, nuages anodins et pourtant annonciateurs des orages à venir ? Cet homme à la dérive n’est-il pas aussi une victime ? Et pour sa victime, une fois le piège refermé, comment se sauver, à tous les sens du verbe ? 

Et le lecteur, asphyxié par l’écriture intranquille de Bénédicte Soymier, d’être emporté par ce tourbillon de questions. Jusqu’à la toute dernière. 


Photo en arrière-plan ©Stanley Kubrick, The Shining,  Labyrinthe de l'hôtel Overlook


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