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Danse avec la foudre, Jérémy Bracone, Éditions de l'Iconoclaste

 

Danse avec la foudre

Jérémy Bracone

Éditions de l'Iconoclaste

288 pages

07/01/2021

19 €

Premier roman

Car la vie entre les femmes et les hommes est un orage perpétuel. L'air entre leurs visages est plus intense plus hostile, plus fulgurant qu'entre les arbres ou les pierres. Parfois, de rares fois, de belles fois, la foudre tombe vraiment, tue vraiment. C'est l'amour.

Pascal Quignard, Villa Amalia

 

« Il n'y en aurait jamais d'autres qu'elle. Là, devant ce miroir, il en avait la certitude. Ses délires espiègles, il ne pouvait envisager de s'en passer.

Et tant pis si elle lui en faisait baver. Elle était immature et égoïste. Son refus de l'ordinaire, son inaptitude à vivre le quotidien n'autorisaient pas la moindre faute. C'était le prix à payer pour côtoyer ses exquises folies, les nuages d'où à tout moment il espérait voir jaillir la lumière. Alors l'orage pouvait gronder, il y ferait face. Il serait le paratonnerre de ses colères, la laisserait se décharger sur lui de ces forces sombres qui l'embrasaient avant de la laisser sans défense. Après la tempête, ensemble ils connaîtraient de nouveau le printemps. »

 

Danse avec la foudre est le 1er roman de Jérémy Bracone. Hasard des réceptions des livres voyageurs dans le cadre de cette session 2021 des #68premieresfois, il est le 2e que je lis, à quelques jours d’intervalle, à avoir pour cadre le bassin lorrain et précisément la même ville de Villerupt. Le 1er, Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin, ne m’ayant pas vraiment convaincue, autant vous dire que j’entrais du bout des yeux dans un autre roman ancré dans ce territoire sinistré, laminé par les faillites industrielles et les délocalisations d’usines en dépit de subventions généreuses, dans cette France à l'abandon depuis la fermeture des hauts-fourneaux, coincée entre revendications syndicales et plans sociaux. 

 

Je le confesse, il y avait cette crainte un peu sotte de tomber dans du déjà-lu.

 

Ça, c’était avant. Avant de savoir que j’allais à la rencontre de Bolchoï, Piccio, Pop, les frères Ronzi, la grand-mère Tatta, Wanda, Nourdine, Karima... et Figuette. Une bande d’hommes et de femmes attachants, soudés et fidèles en amitié, de sacrés débrouillards qui composent avec une réalité bien rugueuse et aiment à se retrouver autour d’un verre au Spoutnik

 

« Les psys, c'est juste bon pour les bourgeois qui n'ont pas de copains. Chez nous, quand on a un truc sur le cœur, on va au bistrot et on met verres sur table. »

 

et à improviser un barbecue dans leurs jardins ouvriers où ils cultivent de quoi améliorer l’ordinaire à peu de frais alors que les factures s'entassent et les salaires accusent plusieurs semaines de retard.

D’autres, comme Nourdine et Karima son épouse, sont partis travailler au Luxembourg voisin où la paie plus avantageuse permet de s’offrir une belle voiture et une maison plus cossue que celles, décrépies et vétustes, de La Caserne.

 

Ne vous méprenez pas, Danse avec la foudre n’est pas un roman social, du moins il n’est pas que cela. C’est aussi le récit intime d’une histoire d’amour qui a pris fin, du jour au lendemain, quand Moïra s’est évaporée, laissant Figuette seul avec leur petite Zoé. 

 

« La dernière fois que Figuette avait vu sa femme, elle traversait la cuisine avec un panier de linge sale. […] Les jours précédents, Moïra s’était montrée câline. […] Et ce n’était pas bon signe, pas du tout. »

 

Figuette, anéanti, se souvient. 

De sa rencontre avec la toute jeune et farouche Moïra, 15 ans à peine ;

De la fantasque et immature Moïra, dont le petit grain de folie pimentait sa vie et lui plaisait tant ;

De Moïra la fragile, l’abandonnée à qui « il était arrivé de se sentir si seule, […] que lorsqu’une mouche venait à se poser sur elle, elle fermait les yeux et la laissait explorer son épiderme, en imaginant que ces chatouilles étaient des caresses » ;

De cette femme-enfant versatile, capable de se déchaîner pour des riens, qu’il calmait en inventant des fictions peaufinées dans les moindres détails afin que « sa jeune épouse s’oublie dans d’autres histoires que la sienne, loin de la médiocrité du quotidien. [Car] Moïra rêve de romance, d’une vie écrite par un dieu qui aurait enfin du talent » ;

De Moïra, jeune mariée tout émue de remonter l’allée de l’église désaffectée aux murs de tôle que la rouille rongeait ;

De Moïra, déboussolée de se découvrir enceinte ;

De Moïra, trop éprise de liberté pour résister à l’ennui, et qui les a abandonnés, lui et Zoé, sans se retourner.

 

Les jours se changeront en semaines, les semaines en mois. De cette dernière fugue, Moïra ne reviendra pas, pas plus qu’elle ne répondra aux messages laissés par Figuette qui sait déjà qu’il ne l’oubliera pas. 

 

« Non, lui ce qu’il aime, c’est les chieuses, les passionnées, les folles furieuses. Définitivement. Mais pas n’importe quelle chieuse, une en particulier. Une seule et de toute éternité. »

 

Danse avec la foudre raconte un père, redevenu célibataire, prêt à tout pour sa fille, jusqu’à lui promettre des vacances au bord de la mer qu’elle n’a jamais vue alors même que le démantèlement de l’usine scelle la perte de son emploi et la perte d’argent qui va avec. Les amis ne lui ont-ils pas conseillé autrefois « Fais-la rêver. Sors-lui le grand jeu, t’as encore des cartes dans ta manche » ? Alors, la mer, Zoé la verra. Ils iront camper. Elle dormira sous la tente avec Mouche, le chien, ou à la belle étoile, construira des châteaux de sable, partira à la chasse au trésor. Ensemble, ils feront des parties de pêche, sauteront dans les vagues, se fabriqueront des souvenirs pour plus tard. Ces moments d’évasion estivale volés à la grisaille du quotidien sont le cadeau d'un père pour qui, décidément, rien n’est impossible. Au diable la raison quand il s'agit de ne pas décevoir sa fille !

 

Jérémy Bracone signe là un 1er roman poétique et tendre, qui questionne le rôle de la fiction. Est-ce « de créer des mondes imaginés, que les lecteurs aiment habiter et qui les poussent à penser leurs propres vies » comme le suggère Salman Rushdie ? Pour Figuette, Zoé et Moïra, passer par la fiction permet de faire face à un quotidien en berne quand la tristesse éteint les jours, en tenant le réel à une distance respectable. Quand ces petits arrangements avec le réel n'ont plus suffi, Moïra s'est enfuie. Que feront Figuette et Zoé ?

 

L'auteur aborde avec une égale délicatesse des sujets qui dépriment autant que l’amitié pudique et sincère réconforte.

 

« Les copains s’inquiètent pour Figuette, ils le visitent comme une vieille tante malade. À tour de rôle, ils trouvent un prétexte pour passer à la maison. »

 

Si tout sonne étonnamment juste, de la description de ce coin de France aux dialogues des personnages, c’est parce que l’auteur est un conteur épatant. « Il était une fois » en 4e de couverture ne trompe pas, pas plus que les citations de J. M. Barrie et Platon en exergue. La réussite de ce roman tient au regard différent que Jérémy Bracone pose sur une situation terrible et ordinaire. Elle tient aussi à ce que ce n'est pas un « je » qui se raconte en accaparant la page ; le récit à la 3e personne autorise une distance au personnage - magnifique Figuette -, que l'on découvre alors dans toute son authenticité, sans affectation ni subjectivité. Alors que parfois les larmes hésitent à venir éteindre le rire, Danse avec la foudre, roman touchant, rugueux, doux car pétri d'humanité, avait tout pour sombrer dans le mélo complaisant. Il l’évite joliment, jusqu’à la toute dernière phrase.


Photo en arrière-plan ©Gregory Grim, Edifice Wrecks


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