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Grand Platinum, Anthony van den Bossche, Éditions du Seuil

 

 

Grand Platinum

Anthony van den Bossche

Éditions du Seuil, Coll. Fiction & Cie

160 pages

07/01/2021

16 €

Premier roman

 

« Il ne faut pas demander à l'artiste plus qu'il ne peut donner, ni au critique plus qu'il ne peut voir. »

Georges Braque, Le jour et la nuit

 

« Louise regardait nager autour de ses bottes une partie de la collection assemblée par son père, dont les motifs avaient été conçus dans la campagne japonaise avec un soin maniaque, et nécessité beaucoup de temps et de chance. »

 

Grand Platinum est le 1er roman d’Anthony van den Bossche, publié aux éditions du Seuil dans la collection Fiction & Cie. Il s’agit d’un texte court, à peine 160 pages, dont l'argument est donné en l’exact milieu du livre par le personnage principal, Louise Baltard :

 

« Écoute ça : au fil des années, un homme a constitué une fantastique collection de carpes, conservée un peu partout dans les mares parisiennes comme si la ville lui appartenait. À sa mort, sa fille (un peu garçon manqué) et son frère (un peu sociopathe) héritent des poissons, mais le joyau de la collection a été vendu par un jardinier cupide à un esthète de l'île Saint-Louis. Le frère et la sœur décident de kidnapper le poisson et de trouver un étang pour reconstituer la collection du père. »

 

En effet, le père de Louise vient de mourir d'un cancer. Cet homme, qui avait une « façon d’évoluer avec grâce entre deux eaux, d’envahir l’espace de sa présence douce et altière », laisse en héritage une collection de carpes japonaises élevées et sélectionnées selon cet art ancestral, des Koï qu'il a disséminées dans les bassins parisiens, du parc des Batignolles au parc Monceau en passant par le square du Temple et les jardins du Trocadéro, devenus pour l’occasion - et en toute illégalité - ses aquariums personnels. Pendant des années, les très prisées Koï du père ont été nourries clandestinement par une bande de joyeux drilles et fidèles complices. Louise se met en tête de conserver le secret en rassemblant ces carpes tant convoitées dans la mare du Grand Palais et d'éviter ainsi que ces « provocation[s] graphique[s] à l’ordre de la nature » ne fassent le bonheur de quelque avide malotru.

 

L’idée sur laquelle est bâti ce roman est vraiment originale et, ainsi résumée, elle a de quoi séduire, d’autant que la trentenaire que l’on suit est vive et décidée. J’ai senti dans les premières pages que je pourrais avoir plaisir à l’accompagner dans la mission qu’elle s’est fixée. Mais…

 

Les personnages sont nombreux.

Très !

Trop ?

Outre Louise, voilà Vincent, Ernesto, Thomas, Stan, Jean, Mehdi, Paul, Jérôme, Robert, Alicia, Sophie, Fabrice, Hirotzu, et j'en oublie ! Le brassage de ces hommes et ces femmes fait qu’ils manquent d'épaisseur. À quelques rares exceptions près, ils ne sont pas assez travaillés, ils sont un peu pâlots et complaisamment stéréotypés : la chargée de com est virevoltante ; le défricheur de scénarios, misophone ; Stan est un désigner dont l’« égocentrisme [est]  « naturel », [l’] intolérance à la frustration la juste « impatience » de la jeunesse dans un monde arthritique ». Je me suis demandé quel était le rôle de certains d’entre eux, tel Vincent, le petit-ami de Louise. D’autres ne font que passer, ils sont là, l’espace d’un paragraphe avant de disparaître à tout jamais. Étaient-ils indispensables ? N’était-il pas préférable de donner une meilleure consistance à ces individus à peine esquissés, auxquels j’ai eu du mal à m’attacher ? Pour certains, leur présence sur la page tient de l'apparition, du happening.

 

Paris, Milan, le Morvan, le Japon : à croire que tout ce petit monde est pris de bougeotte. Va-t-on nous aussi être pris de transe ? On court, ça oui ! Dans Paris, essentiellement. La balade parisienne est tout de même agréable, je ne le nie pas, même si on s’essouffle derrière la vive Louise avec l'impression de s'éparpiller.

 

Des événements pour le moins incongrus sont venus perturber ma lecture. Je n’en ferai pas une liste exhaustive, mais je me demande encore ce que vient faire là le colis que Vincent envoie à Louise. Je ne vous dis pas ce qu’il contient, je préfère vous en laisser la surprise (et j’aimerais bien voir votre tête quand vous l’ouvrirez !) Là encore, était-ce bien nécessaire ? Sauf à vouloir choquer et faire réagir, comme l'ont fait des artistes, tels Paul McCarthy ou Maurizio Cattelan, par exemple ? 

 

Le style est, par moments, boursouflé, tels « [ces squares qui étaient] des bouffées romantiques aux rebonds vert profond dont les détours et les vallons cintrés étaient des citations libres de la Genèse ». Au détour d’une phrase surgissent des images déroutantes - cet « un homme au port de cerf, poitrail ouvert » est-il un nouvel Actéon ? ; des comparaisons surprenantes « [des pins] aussi invincibles que le plastique » sont-elles sensées nous éveiller aux dangers que court notre planète ? ; des adjectifs décalés « le gravier croustillant »dont je n’ai su quoi faire tout en leur reconnaissant d’être aussi éloignés que possible du cliché. Malheureusement, là encore, je trouve que leur accumulation confine à une artificialité qui n'a rien à envier à celle des Koï, bien qu’elle fasse aller le texte là où on ne l’attend pas ! Un bon point, je l'accorde.

 

Au fur et à mesure que la fin approche, les chapitres courts s’étoffent tout de même, dans ce récit qui saute, primesautier, de descriptions en dialogues. La multiplicité des personnages, la course dans Paris d’un lieu à l’autre derrière Louise n’aident pas à garder le fil conducteur.

 

Où va-t-on ?

Figurez-vous que je n’en sais rien, même après avoir terminé ma lecture.

Est-ce un inconvénient ?

Dans mon cas, oui, car je suis convaincue d'avoir manqué les références, faute d'avoir le bagage requis. Je garde en tête qu'Anthony van den Bossche est commissaire indépendant, spécialisé en design contemporain. Ce n'est sûrement pas anodin.

 

Je regrette pareillement que tous ces artifices narratifs aient masqué le propos que je devine adroit pourtant : comment prendre soin d’un héritage peu banal, laissé par un père esthète ? Qu'attend-on des amis, de la famille ? Que peut-on leur demander de faire par fidélité ? Comment continuer le magnum opus paternel ?

Voilà pour ce que le lecteur voit, pour ce qui est à la surface et a priori accessible à tous.

 

Reste une écriture comme on en rencontre peu, reconnaissable à cette esthétique non traditionnelle, pleine d’une hardiesse qui assume/revendique le décalage appuyé et loufoque, insolent parfois, en rupture avec les conventions : le verbe est surprenant, l’adjectif, inattendu, l’image, déconcertante.

Tout cela participe à la quête d'une poétique qui, je hasarde, est le véritable sujet souterrain de ce Grand Platinum que je qualifierai d’expérimental et transgressif comme sait l’être l’art contemporain cher à l'auteur. 

 

Et à présent, à moi de m’interroger : peut-on appliquer à l'écriture d'un roman les techniques nouvelles qu'éprouvent les artistes contemporains (peintre, plasticien, photographe…) ? Ces techniques peuvent-elles éveiller l’émotion de ce spectateur d'un genre particulier qu'est le lecteur ? Et si tel n’est pas le cas, qu’advient-il du texte ?

 

 

Grand Platinum est un roman provocant et frustrant, en ce sens que j’ai su assez vite que je n’aurais pas le vocabulaire pour en parler ni les clefs pour l'apprécier pleinement.

Pas plus qu'au critique il ne faut demander au lecteur plus qu’il ne peut voir.

J’aime penser que, m'observant du coin de l'oeil et me voyant décontenancée, l’auteur, espiègle et satisfait d'avoir atteint son but, murmure : 

« Oui. Comme ça. Parfait. »


Estampe en arrière-plan ©Kasamatsu Shiro, Hana no nami 花の波, Wave of flowers, 1956


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