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Il est juste que les forts soient frappés, Thibault Bérard, Éditions de l'Observatoire

 

 Il est juste que les forts soient frappés

Thibault Bérard

Éditions de l'Observatoire

304 pages

08/01/2020

20 €

Éditions J'ai lu, 07/04/2021

Premier roman

« La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, mais d’apprendre à danser sous la pluie. » citation anonyme, attribuée à tort à Sénèque

 

« Il me reste à raconter les jours les plus précieux de ma vie, puisque ce sont ceux qui m'ont été offerts par la mort alors même qu'elle avait prévu de me les enlever. »

 

Un titre qui accroche, une 1re de couverture qui attire autant que la 4e repousse : bref, entre Thibault Bérard et moi, c’était pas gagné. Malgré les chroniques toutes très enthousiastes et sans les #68premieresfois, je crois qu’on en serait encore à s’ignorer superbement tous les deux.

 

Et pourtant. 

Il y a des romans qui vous volent les mots. Un véritable hold-up, sans effraction parce que vous avez laissé l’histoire entrer, et qu'elle en a profité pour mettre le pied dans la porte afin d'être sûre que vous la lirez jusqu’au bout. Il est juste que les forts soient frappés, 1er roman de Thibault Bérard aux Éditions de l’Observatoire, est de ces romans-là.

 

Sarah nous parle depuis un endroit dont on ne parle plus, dont on ne revient pas.

Sarah est morte le 12 juillet 2015 à 17 h 42 d’une récidive fulgurante de son cancer, et pourtant c’est elle qui raconte à la 1re personne le combat qui a été le sien et celui de Théo plusieurs années durant.

 

« J’étais une femme quand je suis morte - une jeune femme de 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir. »

 

Nous voilà prévenus.

Disons-le tout net, si ce point de vue narratif est audacieux, astucieux, inattendu, il est surtout risqué ; l’un des possibles écueils étant que Thibault Bérard n’arrive pas à s’effacer suffisamment pour laisser entendre la voix féminine qui porte son histoire ; un autre étant que le récit s’enfonce avec une complaisance doucereuse dans le pathos et la morbidité comme dans la masse spongieuse d’une guimauve. Il n’en est rien. La raison en est celle qui raconte, précisément : Sarah. 

 

Sarah, petit moineau fragile et frondeur - oserais-je écrire trompe-la-mort ? :

 

« Moi, de toute façon, je vais crever avant 40 ans. »

 

Sarah qui mène une vie quasi fusionnelle avec Théo, son lutin, son cadet de 6 ans :

 

« On est bien, tous les deux. On se nourrit l’un de l’autre […] La vie hurle et c’est bon. »

 

Sarah qui croit bon de nous prévenir :

 

« Ne me voyez pas comme une victime ou une malade.

Voyez ça comme ce que c’est, une histoire. Ce n’est pas parce qu’elle est vraie et dure par moments, ni même parce qu’elle finirait mal, que ce n’en est pas une ; toutes les vies sont des aventures extraordinaires, pour qui peut les voir dépliées devant soi. »

 

Soit.

Alors, entrons dans les plis de l’histoire extraordinaire du moineau et du lutin, une histoire dont on sait qu’à la fin le cancer aura gagné. Sans tout balayer. 

 La question est là, évidemment : Il est juste que les forts soient frappés est-il une tragédie ?

Non, parce que ce roman, c’est la vie même, celle qui commence par une rencontre improbable entre Moineau écorchée vive cachant mal sa vulnérabilité et Lutin aux airs d’adolescent solaire prêt à compenser les « errements lunatiques » de Sarah.

 

Sarah et Théo se laissent aller au bonheur, celui d’être deux, celui d’être trois à l’arrivée de leur petit garçon, Simon. Celui d’être quatre quand une 2e grossesse s’annonce ? Non. En fait, ils ne seront jamais quatre. Ils seront cinq, irrémédiablement cinq, jusqu’au bout. Le cancer de Sarah a été diagnostiqué alors qu’elle porte encore Camille qu’il faut faire naître, prématurée, par césarienne afin de ne pas retarder la mise en œuvre de la chimiothérapie. La mort s’invite alors qu’une vie vient, frémissante et fragile.

 

Plombant ? Larmoyant ? Encore une fois, non. 

Malgré l’absence de suspens connue dès les toutes premières pages, nous nous prenons à espérer qu’un miracle advienne tellement tous les personnages sont beaux et bouleversants, unis dans leur combat, Théo et Sarah bien sûr, leurs familles, leurs amis aussi, Leyla, Clément, Yanis… et les enfants, Simon et Camille, la meilleure raison qui soit pour continuer à se battre et à espérer.

 

Il y a cette phrase de Théo :

 

« Mon amour, on va entrer dans une vie extraordinaire, tu comprends ? Ce sera notre vie, voilà. On va se battre et on va gagner, et on sera justement exceptionnels parce que ça a l’air impossible. »

 

comme un écho à celle de Mark Twain :

 

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » 

 

Nous avons envie d’y croire avec lui, avec eux, nous espérons que l’énergie qu’ils déploient soit communicative et bienfaisante, nous nous tenons à leurs côtés. Et quand arrive enfin la rémission en dépit du pronostic initial du Dr House, 

 

« Je n’ai pas actuellement les moyens de soigner votre femme »

 

quand nous voyons Simon et Camille grandir, Théo et Sarah s’autoriser à (re)vivre des moments heureux, nous nous prenons à nouveau à croire que notre saine colère envers une situation terriblement injuste (foutu titre !) a porté ses fruits et que peut-être Sarah se verra-t-elle accordé « […] ce temps, que je n'ai plus devant moi, pour revivre des heures qui ont été celles du début, de l'envol, du jaillissement, de la naissance, de l'attente, de l'espoir, de l'imprévu, de l'inconnu, de l'inédit. »

 

C’est idiot je le sais, nous ne pouvons nous empêcher d’être optimistes tout en sachant que la vague, immense, va tout emporter sur son passage, nous laissant avec Théo, dévastés. Encore que Théo, lui, vient de rencontrer Cléo, « ce nom seul, qui ressemble au sien, est une échappée folle, une chute vers les nuages », Cléo dont l’intrusion alors que Sarah se meurt est discutable, si ce n’est qu’elle montre que la vie, toujours elle, sait ébaucher un coin de ciel bleu.

 

Rarement l'expression passer du rire aux larmes n'a été aussi pertinente. Je pense qu’une des raisons tient à ce que les personnages sont doués, très doués même, pour la vie, et que ce roman confirme qu’en littérature les textes les plus crépusculaires peuvent se révéler les plus lumineux.

Il est juste que les forts soient frappés est un 1er roman en état de grâce, pétri d’humanité, où la douleur la plus vive côtoie un humour salvateur, où la dignité et la pudeur disent avec justesse les heures, les jours, les mois d’une lutte à armes inégales, une lutte à la David contre Goliath, à l’issue finalement acceptée de guerre lasse.

 

« Mais si rien ne bouge, alors il faut que tout s’arrête... et que, donc, la mort vienne. »

 

Ce roman est beau. Dur et beau. Révoltant et beau. Vive et toujours juste, la parole donnée à l’omnisciente Sarah est son meilleur atout pour raconter ce que l'amour permet d'accomplir. Il est juste que les forts soient frappés est une tragédie à l'optimisme irrésistible, une ode à la vie parce que, telle que la filme Franck Capra (lisez, vous comprendrez), « la vie est belle ».  

La dernière page tournée, j'ai su à cet imperceptible moment de flottement que les effets de cette lecture ne se dissiperaient pas de sitôt.


Photo en arrière-plan - © Jr Korpa, Die Bernsteinseele-1


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