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Élise ou la vraie vie, Claire Etcherelli, Folio

 

Élise ou la vraie vie

Claire Etcherelli

Folio 

288 pages

05/01/1973

7,50 €

1re édition Gallimard, 1967

Premier roman

« La vraie vie est si souvent celle qu'on ne vit pas. »

Oscar Wilde, Rose-Leaf and Apple-Leaf, L’Envoi

 

« Surtout ne pas penser. Comme on dit "Surtout ne pas bouger" à un blessé aux membres brisés. Ne pas penser. Repousser les images, toujours les mêmes, celles d'hier, du temps qui ne reviendra plus. Ne pas penser. Ne pas reprendre les dernières phrases de la conversation, les mots que la séparation a rendu définitifs, se dire qu'il fait doux pour la saison, que les gens d'en face rentrent bien tard ; s'éparpiller dans les détails, se pencher, s'intéresser au spectacle de la rue. »

 

C’est à la lumière de ces premières phrases qu’il faut lire le 1er roman de Claire Etcherelli paru en 1967 et récompensé par le prix Femina. Élise ou la vraie vie est le récit a posteriori de ce « temps qui ne reviendra plus », ces quelques mois qu’Élise Letellier va passer à Paris où elle est partie rejoindre Lucien, son frère. Ce judicieux parti-pris narratif évite l'écueil d'un ton impersonnel et froid et, bien au contraire, enrichit le récit d’une belle humanité, celle qui colore et donne du sens aux souvenirs, fussent-ils douloureux.

 

Roman autant d'apprentissage que social, récit en partie autobiographique, Élise ou la vraie vie emprunte à certains récits de Balzac ou encore de Zola, ainsi qu'à la vie de son autrice. L’histoire en est simple, prévisible même diront certains. Élise, jeune provinciale tranquille, presque trop effacée, coincée à Bordeaux dans une modeste maison entre sa grand-mère et son frère, va monter à Paris dans l’espoir d'y vivre enfin la vraie vie.

 

« Comment passe une vie que l’on regarde passer. »

 

Cette vie étriquée de « provinciaux minables. Isolés, gauches, pauvres de la pauvreté qui se cache », engourdie par la grisaille du quotidien, la sage Élise la laisse derrière elle dans un mouvement d’une audace folle dont, au regard des premières pages, on la croyait bien incapable. En un rien de temps, voilà la grand-mère placée dans une maison de repos, ses bijoux, mis au clou pour payer le voyage et les premiers jours dans la capitale en attendant de décrocher un emploi.

 

À Paris, bien vite, les rêves se cognent à la réalité. La vraie vie, ce n’est pas ce que vantait son frère, ce bon à rien exalté, mari et père abject, beau parleur enfiévré et ouvrier médiocre (dont je ne parlerai guère, tant il ne mérite ni mon encre ni mon papier), non, la vraie vie, ce sont des journées à travailler à la chaîne de l’atelier 76 du constructeur automobile

 

« Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l'oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu'il s'agissait d'un accident, que, ces bruits ne s'accordant pas ensemble, certains allaient cesser. »

 

des nuits à dormir dans un foyer après avoir dû abandonner la chambre à la petite amie de ce frère adultère, des trajets en bus, seule évasion tangible bien qu’illusoire :

 

« J'avais cinquante minutes d'irréalité. Je m'enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de bonheur qui n'est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d'usine avant même d'y pénétrer. Trois minutes de vestiaires et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste... Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. Et dépendant les uns des autres. Mais la fraternité, ce sera pour tout à l’heure. »

 

Les jours passent et Élise, par-delà l'épuisement, l'abattement, l'hébétude aussi, se rend compte qu’elle partage plus avec ces travailleurs immigrés qu’elle ne l’aurait cru, à commencer par une même aspiration.

Elle

 

« Comme elle était douce, celle d'avant, la vie un peu floue, loin de la vérité sordide. Elle était simple, animale, riche en imaginations. Je disais "un jour..." et cela me suffisait. »

 

comme eux

 

« Un seul mot était inconnu ici, celui de désespoir. Tous disaient… "un jour…" et aucun ne doutait. Le présent s’était la lutte pour la survie. »

 

ont ces mêmes mots à la bouche - « un jour » ce jour où vivre ne sera plus survivre.

 

Au milieu de cadences impossibles à tenir, du bruit assourdissant de la chaîne, de celui, libérateur, des sirènes qui gueulent que la journée est finie, Élise rencontre Arezki, un Algérien sombre et économe de ses mots. Dans la France de la guerre d’Algérie, faisant fi des quolibets, des regards lourds de désapprobation, des menaces implicites, sifflées dents serrées, ils vont peu à peu s’apprivoiser, au hasard de rencontres, de déambulations dans Paris, craintifs qu'une rafle de police ne vienne vérifier la détention du précieux sésame, le bulletin de paie.

 

« Et moi, ce soir, je me sens et je sens l'existence de cette ville, au-delà d'Arezki mais à travers lui, polie par l'ombre qui s'ouvre devant nous. »

 

La relation qui se noue entre Élise, « vulnérable [aux] images de la vie tranquille, droite, simple », et Areski offre les meilleures pages de ce roman.

 

« Nous savourions jusqu'à l'usure ces plaisirs modestes qui nous étaient permis. »

 

En effet, je ne cacherai pas que les longues et répétitives descriptions du travail harassant à l’atelier 76 pèsent sur la narration, bien que cela parte de la meilleure des intentions, je n’en doute pas. En nous immergeant dans le quotidien de ces ouvriers privés d’horizon des heures durant, dans la violence latente du racisme ambiant, en nous fatiguant à leurs côtés de ces gestes mécaniques répétés jusqu'à l'abêtissement, Claire Etcherelli montre combien ces heures passées à la chaîne qui « détruisent le plus harmonieux des visages » sont abrutissantes, épuisantes, déshumanisantes. Mais, pour habile que soit le procédé, à trop vouloir le pousser, l'autrice « s'éparpille dans les détails » et perd en conviction ce que la lectrice que je suis gagne en lassitude, et il a fallu que je me fasse violence pour ne pas tourner à une cadence infernale ces pages-là.

 

C’est d’autant plus dommage que c'est dans les non-dits, dans ce qui git sous les mots, que Claire Etcherelli excelle. Son écriture est belle et sensible, sans pathos ni grandiloquence. Elle éclaire par sa justesse un quotidien blafard, celui des bonheurs fugaces et des inquiétudes prégnantes.

 

« Ces soirées inachevées, nos conversations interrompues et l’inquiétude - ne pas savoir, le laisser derrière moi, attendre jusqu’au lendemain pour m’assurer que rien de grave ne s’était produit - m’attachèrent profondément à lui selon le phénomène banal qui nous rend plus cher ce qui est fuyant. » 

 

Les phrases sont d’une musicalité et d’un rythme poétiques rares, tels ces alexandrins aux deux hémistiches parfaits et rimés, où la pudeur de l'abandon 

 

« Je connus le plaisir de donner du plaisir. »

 

rivalise avec la détermination digne de l’ultime phrase 

 

« Je me retire en moi mais je n'y mourrai pas. »

 

Pour Élise, de retour à Bordeaux dans la maison familiale après qu’Arezki a été arrêté au cours une rafle, « la vraie vie aura duré neuf mois », le temps qu’il faut aux femmes pour mettre au monde un enfant, le temps qu’il lui aura fallu pour naître au monde. 

 

Élise ou la vraie vie, c'est d'abord, pour moi, le film de Michel Drach vu à la télévision, dont je garde encore un souvenir vif. C'est aussi l'une des rares fois - à y bien réfléchir peut-être la seule - où j'ai vu le film avant de lire le livre. Je préfère être celle qui met les images sur les mots ; cette impression, un peu sotte, que le cinéaste me vole quelque chose en m'imposant sa vision du texte.

Ce n'est que plus tard, en cours de français, que j'ai découvert le roman de Claire Etcherelli. Je ne sais pas si je serais allée vers lui sans cette obligation qui m'était faite. L'adolescente que j'étais était alors prise par d'autres préoccupations que celles-là. Mes lectures étaient tout autres et, il me faut bien le confesser, je ne faisais pas grand cas des 1ers romans. 

Élise ou la vraie vie est le choix d'Anaïs Llobet pour la sélection anniversaire 5 ans des #68premieresfois.


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