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Le détachement, Jérémy Sebbane, Sable polaire

 

 

 Le détachement

Jérémy Sebbane

Sable polaire

278 pages

04/09/2019

18 €

 

 

«  La seule vie qui soit passionnante est la vie imaginaire. »

Journal d’un écrivain, Virginia Woolf

 

« Depuis toujours, j’aime raconter des histoires. Pas mentir. Juste prolonger un peu la vérité. Tenter de rendre la vie plus jolie, plus supportable. […] Le seul qui me comprend, c’est Maxime. Lui non plus, il n’aime pas le réel. Il le trouve décevant. »

 

Le Détachement, 2e roman de Jérémy Sebbane paru aux Éditions Sable Polaire, porte deux voix, celles de deux trentenaires, amis depuis l’enfance. 

 

Maxime et Juliette ; Juliette et Maxime.

 

Tous deux sont comme l’avers et le revers d’une même médaille, différents et complémentaires, l’un ne pouvant aller sans l’autre. 

Ils sont le « Lui » et le « Elle » des titres de chapitres très autocentrés qui excluent toute autre personne et, de fait, les personnages secondaires n’ont jamais aussi bien porté leur adjectif. Ces individus incolores, un rien narcissiques, passent, s’attardent un temps, s’éloignent pour revenir, reviennent pour mieux repartir. La lectrice que je suis ne s’est pas attachée à cette petite troupe de passants, fort sympathiques au demeurant, mais qui peinent à prendre et retenir la lumière.

 

Il en est tout autrement de Juliette et Maxime, ces deux grands enfants, immature chacun à sa façon, dont la relation est aussi tendre qu’ambiguë.

 

Juliette, enveloppée de la fumée de ses mensonges, dégage une poésie dont l’attrait est certain. Elle est de ces êtres qui, faute de pouvoir affronter la réalité et son contingent de douleurs et de déceptions, se laissent glisser dans un univers fantasmé et s’abandonnent à leur rêve intérieur. Travestir la vérité pour abolir la réalité, 

 

« Qu’importe le temps que durent les illusions si celles-ci ont le pouvoir ne serait-ce qu’un instant de nous faire espérer et de nous rendre heureux. »

 

et pour resserrer l’attache qui la lie à Maxime.

 

« Maxime, c’est mon ami. Le meilleur. Mais il paraît qu’on ne dit plus cela quand on a bientôt trente ans. Avoir un meilleur ami, ce serait un concept adolescent, quelque chose d’un peu puéril et hystérique. […] En fait, Maxime est mon seul ami. C’est à lui que je confie mes secrets, lui qui me répond tout le temps quand je l’appelle à n’importe quelle heure de la nuit ou du jour, lui qui sait trouver les mots pour m’apaiser. Surtout, il sait m’écouter. Il me croit sur parole. Même si parfois je sais qu’il fait semblant. »

 

Contrairement à Juliette, Maxime, lui, a une vie sociale et professionnelle. Bien qu’il ne soit pas Énarque, il parvient à décrocher une place de conseiller au sein d’un ministère où, bien sûr, on ne se prive pas de lui rappeler qu’il n’est pas du sérail. Il se rêve alors plume de Jules Michaux, comédien qu’il adule sans jamais avoir pu le rencontrer.

 

Maxime et Juliette ; Juliette et Maxime.

 

Mais voilà, un jour, vient le mensonge de trop, celui qui fait déborder la coupe de l’indulgence et dont je ne vous dirai rien parce que dire serait gâcher.

 

« D’ordinaire, je ne lui en voulais pas. Je lui pardonnais même tout le temps. Cela faisait des années que je l’écoutais en tentant toujours de faire la part des choses, de déceler le vrai du faux dans son discours. J’avais de l’indulgence. Je savais que le destin avait été cruel avec elle. Je lui trouvais du courage, j’avais même une forme d’admiration pour elle. Cette capacité à rester debout, à être résiliente. Lorsque le fantasme est toujours plus séduisant que le réel, pourquoi blâmer ceux qui s’y réfugient ? […] J’aimais Juliette parce qu’elle me sortait de mon quotidien, parce qu’elle m’aidait à le vivre et à le rendre moins douloureux. Mais la découverte à l’église de son énième mensonge avait été pour moi un électrochoc. Il fallait partir, s’éloigner, se détacher. Il fallait grandir. »

 

Et subitement, rien ne va plus entre ces deux-là. Maxime desserre le lien, se détache sans fracas et part écrire une nouvelle page de sa vie, plus mature, où il ose enfin être sa propre plume et faire son introspection.

 

« [Maxime] ne me proposait plus de le voir. Il ne prenait plus de mes nouvelles. Pire que l’absence, il y a le détachement. Il n’y a plus de colères, plus d’oppositions, plus de passions. Nous livrons des phrases automatiques, posons des questions sans écouter les réponses. Il était lassé de moi. Et elle est arrivée. Maxime a fini par sortir son premier recueil de nouvelles ; […] Il parlait de ses identités contradictoires, de ses névroses, de sa culpabilité. De ses espoirs aussi. Il avait su évoquer avec pudeur mais sans rien esquiver de ce qui le tourmentait. Il s’était libéré, il s’était affirmé. »

 

Maxime sans Juliette ; Juliette sans Maxime.

 

Ce va-et-vient de l’un à l’autre casse la fluidité d’un discours narratif dont j’ai regretté qu’il reste de surface, qu’il n’aille pas creuser à l’os. C’est d’autant plus dommage que la matière est là. 

Alors, comme je suis toujours tentée dans ces cas-là de croire que c’est moi qui passe à côté de quelque chose, je me laisse aller à penser qu’il y a peut-être à fouir dans les interlignes. Vous allez certainement me trouver insensée - qu’importe, je prends le risque - j’ai envisagé un instant que Juliette puisse être une illusion, la part fantasmée de Maxime. Et donc, voilà qui me ramène à mon ressenti initial. Vous vous souvenez ?  Maxime et Juliette, deux faces d’une même médaille. Ils sont tellement contraires et complémentaires, lui lesté d’une famille juive envahissante, elle libre de toute attache familiale, lui avec un engagement professionnel, elle dilettante, que j’ai cru y voir un artifice de l’auteur. 

 

Juliette ? la part rêvée de Maxime ? celle qui lui permet d’affronter le quotidien ? Est-ce que ça fait sens ? Seul l’auteur saurait me le dire, à la condition qu’il ne me prenne pas d’emblée pour une folle ! Il me semble tout de même que c’est mettre le doigt sur un ressort non négligeable de son art(ifice) que de me balader sans que je sache trop où il veut me mener, quitte à ce que je me perde en conjectures. Et si c’était le but ? Maurice Barrès n’écrivait-il pas « Tout livre a pour collaborateur son lecteur » ? Suis-je une collaboratrice passable ? raisonnablement malléable ? complètement déjantée ? à côté de la plaque ? plus futée qu’il n’y paraît ?

 

Les dialogues entre Maxime et Juliette, nombreux, parfois logorrhéiques, avec un sens de la répartie qui fuse, habités d’un même vocabulaire, me semblent aller dans ce sens : parler beaucoup, c’est meubler le vide d’une vie solitaire pour donner chair à l’absence, c’est dissimuler l’attachement sous l’ironie et la dérision, c’est tenir à distance la réalité du quotidien.

 

« —    Parfois, c’est bien d’avoir une autre réalité. De vivre dans l’imaginaire…

   —    Juliette, n’en profite pas, s’il te plaît.

  —    Chacun vit avec ses illusions, chacun se raconte ses histoires. Tout ça c’est humain. 

  —    Juliette, encore un mot de ce genre et je me casse. Je ne me suis rien inventé du tout […] »

 

Il suffit à Maxime d’être pris par ses occupations, de publier un recueil de nouvelles, de rencontrer Émilie, pour que Juliette recule dans l’ombre et s’en « inquiète un peu. Si tu continues, tu vas finir par vouloir grandir. »

 

Les amis imaginaires survivent-ils au passage à l’âge adulte ? 

Grandir n’est-ce pas renoncer à notre part fantasmée ?

Et que penser de cet ouvrage écrit à 4 mains que projette Maxime avec la bénédiction de la psychiatre ?

 

Même la fin, horrible, qui manque pourtant le coche quand elle veut jouer l’inattendu, ne fait sens que dans la mesure où, le drame collectif devenant individuel, elle permet d’anéantir l’amie pour enfin grandir. Ce qui peut expliquer, à mon avis, que Juliette soit assez incompréhensiblement exclue des hommages. 

 

« Personne n’a publié la photo de Juliette. Je suis sûrement le seul à pouvoir le faire. 

Personne ne cite son nom de famille. Je ne le ferai pas non plus. »

 

Sinon, et cela me dérange, il ne resterait qu’à conclure que cette fin se borne à être une utilisation un peu facile d’une tragédie nationale pour expédier l’affaire et sonner le retour cruel et définitif à la réalité.

 

Vous l’aurez compris, arrivée au terme de cette chronique, je suis perplexe, peut-être plus encore que lorsque je me suis mise à l’écrire, perdue dans le dédale de mes notes. Le Détachement est un 2e roman troublant, singulier, qui se refuse à tout schéma interprétatif ; beaucoup de mes questions restent en suspens, flottantes faute d’avoir trouvé une réponse tangible qui me satisfasse pleinement. 

 

Puisqu’il n’existe aucune carte, j’espère que l’on me pardonnera de voir moins bien que Mercator, et que les interprétations que j’ai eues ne soient pas celles qu’il faut. Je laisse les mots de la fin à Anatole France (Le crime de Sylvestre Bonnard) :

 

« Savoir n’est rien, imaginer est tout. Rien n’existe que ce qu’on imagine. Je suis imaginaire. C’est exister cela, je pense ! On me rêve et je parais ! »


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