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L'homme qui n'aimait plus les chats, Isabelle Aupy, Éditions du Panseur

 

 

L'homme qui n'aimait plus les chats

Isabelle Aupy

Éditions du Panseur
128 pages

16/03/2019

12,50 €

L’art de faire un conte est là tout entier, dans ce don de tirer,

du petit quelque chose qu’on a pu saisir de la vie, tout le reste :

on noircit la page, puis on retourne à la vie, pour s’apercevoir que

ce que l’on pouvait en connaître était au fond si peu que rien. 

Italo Calvino, Le Chevalier inexistant 

 

 « À ce moment, je n'aurais pas su dire si on en avait besoin de nos chats. Est-ce qu'on a besoin des nuages dans le ciel, des papillons au printemps ou des mouettes sur le port ? Sans doute que s'ils sont là, c'est qu'il y a une bonne raison. Sans doute que non, on n'en a pas besoin, que oui, on peut vivre sans. On arrivait à vivre sans nos chats, mais on n'en avait pas envie. »

 

L’homme qui n’aimait plus les chats est le premier roman d’Isabelle Aupy, il est aussi le premier ouvrage publié par la toute jeune maison d’édition du Panseur, une maison qui fait le choix de prendre le temps d’accompagner chacun de ses auteurs en ne publiant que de deux à quatre livres par an, une maison qui, de son propre aveu, espère être « percutée par l’inattendu d’une rencontre » ; pas de ligne éditoriale, donc.

 

« C’est la singularité d’une voix qui nous intéresse, ou en d’autres termes, comment un auteur use des mots et des techniques d’écriture, comment son œuvre force à se tordre et provoque cet écart selon nous nécessaire, comment une parole nous transforme malgré nos résistances. »

 

Ajoutez à cela que leurs livres sont de beaux objets. Oui, je suis très sensible à l’objet-livre. Celui-ci est chic et sobre, sa 1re de couverture, d’un raffinement non ostentatoire, son papier, d’un grain ivoire d’un bel effet et sa typographie, d’un confort de lecture parfait. Et quand, à la toute dernière ligne de la toute dernière page, je découvre un petit mot glissé là à mon intention Merci à toi qui tiens ce livre entre les mains… est-il vraiment besoin d’en dire plus ?

 

« Imagine une île avec des chats. »

 

«  La première phrase doit frapper à la poitrine. Entrer dans la peau et serrer le cœur. Sous-entendre que rien ne sera plus jamais pareil » (Colum McCann, Lettres à un jeune auteur) ou alors, sans fracas, toute de douceur ouatée, susurrée, cette phrase inaugurale peut être une invite à fermer les yeux, à écouter la voix d’un homme devenu vieux qui d’emblée nous embarque et entrouvre les portes d’un monde inconnu…

 

« Imagine une île avec des chats. »

 

Six petits mots où plane la musicalité des [i] et des [a], ce « petit quelque chose »  d’Italo Calvino, il n’en faut pas plus pour que la magie opère.

 

Une île, une toute petite île, et ses habitants ayant laissé le continent derrière eux

 

« Sinon, on était tous des réfugiés comme on dit. Oui, on venait ici trouver refuge, on fuyait le continent parce qu’on n’y arrivait plus, qu’on cherchait un mieux-vivre, un mieux-être, ou pas forcément mieux d’ailleurs. On voulait trouver une manière d’être comme soi, tout simplement. »

 

Dans cette galerie de personnages attachants, le narrateur porte le deuil de Louise, Thomas, le gardien de phare, guette le retour de sa famille, Léonore Guenel, doyenne de l’île et ancienne maîtresse d’école, accueille un professeur fraîchement débarqué, Monsieur le curé et Sergei, poète tchèque, sont les meilleurs ennemis du monde, Gaël ne sait pas mentir puisque la vérité sort toujours de la bouche des enfants, n’est-ce pas ?, Gwen a le cœur aussi généreux que le caractère bien trempé, et Ludo est un bon vivant à la gueule de grizzly.

 

« Car nous étions tous différents, nous possédions tous un truc à nous, jusque dans notre façon de penser, de parler ou d’être. Chacun avec ses histoires, ses envies. Y avait du commun bien sûr, sinon on se serait pas retrouvé là, mais y avait aussi beaucoup de singuliers. C’était notre force, je crois, d’être égaux sans l’être, de ne pas être semblables et de le savoir pertinemment, mieux encore : de le respecter. »

 

Et les chats, bien sûr ; indifférents, errants, domestiqués, funambules, pantouflards, mais tous superbement indépendants. Quand ces véritables maîtres des lieux disparaissent subrepticement, mais irrémédiablement, la petite société ilienne se crispe.

 

« Les chats pour nous, c’était comme la liberté, c’est quand on la perd qu’on se rend compte qu’elle manque. »

 

Dépêché sur le continent pour tenter d’éclaircir ce mystère et y apporter une solution, le professeur reviendra avec… des chiens que l’administration appelle chats…

 

« C’est important la façon de parler, n’est-ce pas ? De nommer les choses. Parfois les noms changent, parce que les anciens ne correspondent plus, ils n’évoquent pas l’idée entière, où ils évoquent de fausses idées, des associations malheureuses. »

 

Et là vous vous dites, mais qui diantre va gober ça ?

Eh bien, beaucoup plus que vous ne le pensez, étant donné que 

 

« C’est ce qui arrive quand on appelle un chien un chat. On embrouille tout, on change les idées des gens, on les empêche de savoir ce qu’ils aiment ou ce qu’ils pensent. J’ai lu des pages et des pages d’histoires qui se ressemblent, qui ressemblaient à la nôtre surtout. Parce que cette histoire, elle existait ailleurs, comme toutes les histoires, elle existait partout. D’autres noms, d’autres lieux, d’autres méthodes, mais au final, ça revenait au même : à des gens qui perdaient leur liberté d’être. »

 

Vous l’aurez compris, L’homme qui n’aimait plus les chats est un texte futé qui déroule son argument en toute simplicité, en tournant le dos aux grands effets, dans une langue économe et poétique. Si je me suis surprise à sourire devant l’inventivité de l’autrice et le cocasse de certaines situations, je n’oublie pas que le propos de ce court texte métaphorique et parabolique est grave, car il pose que les plus grands chambardements commencent souvent de la manière la plus anodine et insignifiante qu’il soit. 

 

Il alerte sur les dérives d’aujourd’hui, 

 

«  Les dirigeants avaient vite compris que pour asservir les gens aujourd'hui, il ne fallait plus la force, il fallait créer le manque et le besoin. »

 

plaide en faveur de la sauvegarde de notre liberté qui ne doit pas être tenue en laisse pour ne pas ployer sous le joug de la pensée unique, 

 

«  Les chats, je les aime parce qu'ils ne nous sont pas soumis. Ils viennent parce qu'ils le veulent, non par habitude, ou de ne pas savoir où aller. J'ai réalisé qu'à la question « c'est quoi un chat pour vous ? », j'aurais dû répondre : « un animal qui ne se tient pas en laisse ». J'aurais dû répondre :  « la liberté d'être soi »»

 

éveille contre les dissensions orchestrées où nous sommes exclus quand nous ne rentrons plus dans un même moule et voulons sauvegarder notre individualité,

 

«  Les chiens étaient nos reflets. Ils servaient de miroir finalement : se ressembler pour se sentir moins seul. Se ressembler tous, une sorte de masse plurielle contre le singulier. […] Je ne faisais pas partie des « sans-chiens », je ne faisais pas partie des « sans-chats » non plus, je n’appartenais plus à rien. »

 

dénonce les éléments de langage trompeurs dont on nous repaît et, astucieusement, nous appelle à la vigilance dès lors qu’il devient impossible de continuer à appeler un chat un chat, un chien un chien et que l’on nous fait le coup de l’autorité pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

 

Si Fahrenheit 451 (Ray Bradbury) et 1984 (George Orwell) sont mis en exergue, Isabelle Aupy choisit d’offrir un dénouement bien moins sombre où pointe l’espérance. Elle évite l’écueil du ton docte et moralisateur en lui préférant la force tranquille de l’intelligence sereine et habile.

 

Rien d’étonnant à ce que L’homme qui n’aimait plus les chats ait reçu le prix Coup de foudre aux Vendanges littéraires de Rivesaltes, car la profondeur n’attend pas le nombre de pages.

 

Quant à moi, « percutée par l’inattendu d’une rencontre », j’ai envie de mettre ce 1er roman entre toutes les mains. Brava, Isabelle Aupy ! Hâte de lire votre 2e roman, Le Panseur de mots, annoncé pour mars 2020, toujours aux Éditions du Panseur à qui je souhaite bon vent.

 

Merci aux fées des 68 premières fois d’avoir eu la bonne idée de sélectionner pour cette session d’automne ce malin petit livre pourtant paru au printemps.


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