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Le Corps d'après, Virginie Noar, Éditions François Bourin

 

 

 

Le Corps d'après, Virginie Noar

Éditions François Bourin

22/08/2019

256 pages

19 €

Certaines femmes disent que le jour de l'accouchement est le plus beau de leur vie…

Je me demande à quoi ressemblent les autres jours de leur vie.

 Florence Foresti 

 

 

« Donner la vie, c’est rendre la mort possible en même temps. C’est terrifiant et merveilleux. »

 

Ce premier roman n’en est pas un. Le Corps d’après de Virginie Noar tient plus de l’essai, voire du manifeste dans ses dernières pages ou, plus sûrement, du témoignage de l’intime.

 

La narratrice anonyme - l’autrice, peut-être ? - rend compte par le menu - toute pudeur bue, et c’est libérateur - des modifications d’un corps, le sien, qui accueille son premier enfant. Un corps qui depuis le plus jeune âge a connu la maltraitance, le viol, la pornographie et qui, pas rancunier, lui a fait connaître en retour le plaisir. 

Un corps multiple et complexe, à la fois possession et objet possédé.

 

La forme narrative choisie est intelligente, jouant l’alternance entre passé et présent, entre des souvenirs issus de l’enfance de la narratrice, ces « années gelées » faites d’un « mélange d’immense tristesse et de joie tendre, une sorte de confusion trouble entre désordres joyeux et misère sociale, coups, humiliation, force fraternelle, grandes folies, corps souffrants, heureuse nostalgie, hurlements, tête baissée, rires d’enfant » et l’évolution de sa grossesse, la préparation à la venue de cet enfant à naître, ce moment où « Il y a des problèmes. Il y a des problèmes partout dans le corps des femmes, surtout quand elles sont fécondées et mues par la mission de maintenir l’humanité en existence valable. Mais les experts en blouse blanche sont là pour les prévenir, les empêcher, les étouffer, tous ces problèmes. »

 

L’écriture est crue, vraiment, pour dire la froideur du milieu médical, l’ignorance et la perplexité anesthésiée de la future mère qui laisse les autres jouer de son corps... à son corps défendant. 

Une écriture sans filtre pour exposer les doutes, les interrogations, les craintes, 

 

« J’aime être enceinte. Je me sens pleine, épanouie, exaltée d’une féminité nouvelle. Mais quand tout sera fini, il sera l’heure d’une autre vie. Pas la mienne. La sienne, c’est tout. »

 

la lutte contre les injonctions de la société « c’est que du bonheur »

 

puis l’accouchement, la douleur inapprivoisée parce qu’inapprivoisable au moment de mettre au monde un être à la fois étranger et tellement proche, un presque soi et pourtant autre. 

Une écriture délétère qui révèle le corps meurtri, mais soulagé, alors que pointe déjà l’angoisse consubstantielle à toute naissance.

 

« Je ne ressens rien, juste le soulagement d’en avoir fini avec cette guerre perdue d’avance. Je suis vidée, je suis douleur, je suis un corps amputé. »

 

Ou encore 

 

« Puis-je redevenir un corps vierge d’enfant, revenir en arrière, changer d’avis ? […] il doit bien y avoir des solutions pour régler tous les problèmes des mères incapables. »

 

Et le père, dans tout ça ? Incapable, lui aussi ? On n’en saura rien, ou si peu. Il est évacué en quelques lignes au hasard du récit, exilé dans la marge

 

« Lui, à côté de nous, contemple dans le silence cet instant arrêté ; il est devenu un papa, et peut-être se dit-il "c’est elle, c’est ma fille", ou peut-être qu’il ne se dit rien parce qu’il est là, c’est tout. »

 

et c’est à ce moment-là que je décroche. 

 

Cette narratrice, en glissant du « je » au « nous », semble vouloir parler au nom de toutes les femmes et, assez contradictoirement j’en conviens (mea culpa), au lieu de m’inclure, elle me met à distance :

 

« Notre désobéissance est œuvre.

Notre insoumission nécessaire.

Notre corps, le rempart d’une lutte obligée. »

 

La raison, si raison il y a, est à trouver éventuellement dans ma propre expérience. J’ai eu la chance que mes deux grossesses ne soient que du bonheur et je ne me reconnais nullement dans ce témoignage-là, dans ces revendications que je n’ai pas. Désobéissance, insoumission, rempart, lutte sont des mots durs, violents, agressifs, tranchants, des mots qui ne me sont pas naturels quand il s'agit de donner la vie.

 

Alors, et c’est bien dommage, ce livre, de prime abord ambitieux et sincère, est devenu crispant ; autant j’aime le témoignage, autant je goûte moins le manifeste.


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