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Un été à L'Islette, Géraldine Jeffroy, Arléa

 

 

 

Un été à l'Islette, Géraldine Jeffroy

Arléa, Coll. 1er Mille

144 pages

12/09/2019

17 €

 

Vous ne pouvez vous figurer comme il fait bon à l’Islette […] et c’est si joli là ! […] 

Si vous êtes gentil à tenir votre promesse, nous connaîtrons le paradis. 

Lettre de Camille Claudel à Rodin

 

« Je pris réellement conscience de ma solitude ; j'avais eu à l'Islette l'illusion d'avoir une famille, ou du moins une place non négligeable. Mais peut-être est-il plus juste de dire que j'avais fait de telles rencontres durant cet été 92 que je voulais en garder "quelque chose" en vertu de l'accord tacite passé avec Camille. »

 

Qu’il est doux, l’espace resserré d’une petite centaine de pages, d’être accueillie à l’Islette, de mettre mes pas dans ceux d’Eugénie, fille de chapeliers parisiens qui désespérant de lui trouver un mari l’envoient, contre son gré, en Val de Loire pour être la préceptrice de la petite Marguerite, 6 ans.

 

Un été à l'Islette, deuxième roman de Géraldine Jeffroy, est d’une délicatesse infinie, une parenthèse enchantée, toute d’harmonie et de poésie. Le texte économe de mots, le rythme souple du phrasé, la beauté classique de la langue offrent un moment de lecture hors du temps : on oublie, on s’oublie, et c'est délicieux.

 

Le récit s’ouvre sur la longue lettre qu’Eugénie écrit en 1916 à Millou alors au front, pour y confesser un secret tu depuis plus de vingt ans et dont je ne vous dirai rien. Ce que je peux toutefois me risquer à écrire, c’est qu’elle y raconte l’été 1892, été qu’elle passa au château de l’Islette. Mme veuve Courcelle l’avait engagée pour s’occuper de sa petite-fille adorée alors en convalescence.

 

En ce mois de juillet de fin de XIXe siècle, des artistes reconnus viennent établir leur atelier d’été au domaine de l’Islette, lieu bucolique et propice à la création. Cet été-là verra Camille Claudel travailler à la Petite Châtelaine, et surtout à la Valse dite avec voiles ; 

 

« Ici, ma Valse mûrit doucement à force de recherches, d’essais heureux ou malheureux. Le drapé sur les jambes de ma danseuse a fini par trouver sa forme et le haut des corps m’a donné quelques peines. Le mouvement des bras, l’impression de leur courbe, l’opposition des mains, l’inclinaison des têtes, l’expression des visages, tout cela fut soumis à de longues réflexions qui m’ont laissée exsangue. »

 

Rodin viendra se mesurer au Monument à Balzac que lui a commandé la Société des Gens de Lettres un an plus tôt et Debussy, resté un temps rue de Londres à Paris, esquissera les premières mesures de son Prélude à l'après-midi d'un faune, « ce morceau lumineux, teint de toutes les couleurs de l’été ».

 

La qualité narrative de ce court récit doit beaucoup à l’alternance sans heurts entre les passages de la main d’Eugénie et les lettres qu'échangent Claude Debussy et Camille Claudel. Ces lettres, intermèdes apaisants dans une vie artistique par ailleurs tourmentée, disent tout d'un lien que l'on devine mi-amical, mi-amoureux, exposent leurs élans créatifs que viennent contrarier quelques doutes pour elle, ici : 

 

« Il y a toujours une part de nos créations qui nous échappe, n’est-ce pas ? »

ou là encore

 

« Les corps, nus ou recouverts, se trouvent pareillement lorsqu'ils veulent se trouver. Quelle hypocrisie leur fait croire que ce qui est caché n'éveille pas le désir ? D'ailleurs, ils se trompent d'objet. Mes valseurs, ce ne sont pas deux corps indécents qui s'enlacent avant l'accouplement, ce sont deux corps qui vacillent. Croient-ils qu'ils vacilleront moins si je les enveloppe ? Peut-on éviter l'inexorable par un voile de pudeur ? » 

 

et quelque « bile noire » pour lui :

 

« Nous sommes de laborieux artisans, un peu penseurs tout de même, mais de vrais galériens. Modérez-vous,

Camille, n’épuisez pas vos forces à façonner une œuvre que vous avez en tête. Elle ne s’échappera pas. »

 

Eugénie, cette « femme sans charmes mais sensible et cultivée. [...] Réservée et douce, [inspirant] une confiance immédiate » ainsi que la décrit Camille Claudel, va tisser une relation privilégiée avec la sculptrice, relation qu’un temps, elle craint mise à mal par l’arrivée de Rodin. Car, entre Camille et Rodin, c’est violent quand passion créatrice et passion amoureuse se télescopent de nuit comme de jour. Et on s’écrierait bien avec Debussy :

 

« De grâce, Camille, soyez raisonnable et laissez votre barbu là où il est. Loin du bûcheron les arbres poussent jusqu'à toucher le ciel. »

 

Cet été-là, un événement viendra infléchir à tout jamais le destin d’Eugénie. 

 

Comment résister à l'Islette et ne pas tomber sous son charme ? 

Pendant deux heures à peine, j’ai eu l’impression d’être avec eux, au bord de l’Indre, dans ce château Renaissance, d’être bienvenue aussi bien dans la poussière argileuse de l’atelier de Camille Claudel que dans le jardin languissant à écouter le piano de Debussy,

 

« La musique est un art de plein air, un art à la mesure des éléments, du vent, du ciel et de la mer. Il y a une collaboration mystérieuse de la nature et de la musique, une alchimie certaine. »

 

d'être admise à la table où Marguerite, la petite de l’Islette, avec la candeur de l’enfance, assène quelques vérités bien senties, voire prémonitoires :

 

« Mademoiselle Camille est bien malheureuse. Dans sa tête il y a des monstres. »

 

Un été à l’Islette m’a ramenée deux ans en arrière vers un autre été, celui de Gaëlle Josse ; Un été à quatre mains, publié en 2017 par les Éditions Héloïse d’Ormesson. Est-ce l’été de leur titre ? la douceur de l’écriture ? l’alliance heureuse de faits historiques et de trame romanesque ? Je n’en sais rien. J'en ai goûté la grâce et le charme surannés et m'y serais bien attardée.


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