· 

Après la fête, Lola Nicolle, Éditions Les Escales

 

 

Après la fête, Lola Nicolle

Éditions Les Escales

155 pages

22/08/2019

17,90 €

 

Fini la fête, reste la vie.

La vie est bête. Tant pis. 

Francis Blanche - Mon oursin et moi

 

« Nous semblions nous trouver chacun à un carrefour un peu flottant de nos vies ; il donnait sur des routes embrumées. Alors, nous avions décidé, par un accord tacite, de nous autoriser un temps pour nous y perdre ensemble. »

 

Après la fête, le premier roman de Lola Nicolle est celui du désenchantement et de la rupture immanente, lisible dans le titre même. 

Il y eut un avant ; il y aura un après. 

Lola Nicolle convoque de manière récurrente l’image d’un pont pour concrétiser cette traversée entre ce qui était et ce qui sera, entre l’adolescence et l’âge adulte,

 

« Nous poursuivions nos études comme on construirait un pont qui jamais n’atteindrait l’autre rive, dans un geste à la fois magnifique et désespéré. »

 

entre les études universitaires et le monde du travail,

 

« Nous n’allions pas tarder à emprunter le pont pour traverser, nous retrouver dans un monde d’adultes, plein de responsabilités et - nous l’espérions - de grands projets. Nous en attendions tant. »

 

Une traversée qui effraie et repousse autant qu’elle séduit et attire.

Qu’y a-t-il au-delà de la ligne d’ombre ?

Quelles sont ces choses que nous trimbalons partout avec nous, vestiges d'un passé qui pourtant nous ancrent dans le présent et nous lestent pour le futur ? 

 

« La vie ressemble à une feuille de papier. Parfois pour avoir moins mal, on voudrait en effacer les plis. Les souvenirs comme des origamis. Puis, on voudrait retrouver une surface vierge, prête à prendre une nouvelle forme. On a beau tenter de l’aplanir, il reste toujours les marques des pliures anciennes. Heureusement. »

 

Le sol est instable, les routes, enténébrées. Et les attentats de novembre 2015 en s’invitant sur la toile de fond ne font que rendre la brume plus opaque, la précarité plus versatile.

 

Après la fête est un roman d’à peine 155 pages dont la brièveté happe l’essence d’un moment, celui où toute une génération bascule ; cette génération Y bercée de discours au mieux décourageants, au pire alarmistes qui ont passablement plombé son élan.

 

« Car si l’avenir lointain ne semblait rien vouloir promettre, le refuge du passé nous accueillait les bras ouverts, nous rappelant à lui comme pour nous consoler d’une angoisse qui pesait discrètement sur notre conscience. Et si tout s’effondrait ? »

 

Une génération désabusée d’avoir vu ses rêves abolis après l’euphorie des grandes espérances. Une génération qui, entre accablement et colère, finit par lâcher : « Tout ça pour ça ? »  

 

Après la fête aurait pu être un roman amer, il n’en est rien. C’est un récit d’apprentissage et de nostalgie ; se retourner sur les temps passés, avec tout ce que cela présage de franche rigolade, mais aussi de poisseuse déprime. 

 

Après la fête parle à chacun de nous, quel que soit l'âge.

 

Issue d’un milieu bourgeois, Raphaëlle est étudiante en lettres. Elle vit avec Antoine, étudiant comme elle et qui revendique, lui, une culture de cité, cette cité qui montre du doigt.

Que peuvent bien avoir en commun ces deux-là ? Leurs études, bien sûr, quelques amis devenus cette famille élue, des projets d’avenir, la quête d’un absolu qui va achopper sur la réalité. Raphaëlle et Antoine vont découvrir que « La vie n'est ni un spectacle ni une fête ; c'est une situation difficile. » - George Santayana.

 

Lui, enfant de la cité, élève sérieux, amoureux des livres, a dû pousser seul, un peu comme ces herbes qu’on dit mauvaises ; elle ne connaît rien des problèmes d’argent et les livres prescrits trônent depuis toujours sur les rayonnages de la bibliothèque familiale. Paradoxalement, c’est Antoine que l’on pensait le mieux armé qui va se révéler le moins apte à faire le grand saut. Il faut dire que lui n'a aucun filet de sécurité, alors...

 

Le bonheur des premiers jours de la vie en couple va s’effilocher, irrémédiablement. L’indifférence, la déception vont y faire leur lit en même temps que l’incompréhension, imperceptiblement. L'histoire d’amour s’étiole le jour où Raphaëlle, diplôme en poche, trouve un emploi dans le domaine qu’elle s’est choisi, alors qu’Antoine, en procrastinant la soutenance de son mémoire, prend « le parti de l’enfance » et reste seul sur la rive. 

 

« En arrivant sur la rive, tu m'avais murmuré : cette femme qui serait ma vie, je croyais que c'était toi. Mais j'étais seulement la femme de la mienne. Et nous en étions restés là, chacun pour soi. »

 

Les Rita Mitsouko chantaient « Les histoires d’amour finissent mal en général » et celle-ci ne fait pas exception. La flamme vacille jusqu’à s’éteindre sans qu'un vent aigre ne vienne la souffler.

 

Lola Nicolle relate ce différend irréconciliable entre ce que l’on ébauche à deux et ce que l’on finit par devoir accomplir en solitaire, parle de ce moment (é)mouvant de l’entre-deux, dans une langue musicale qui parfois fait sa coquette et que certains trouveront un peu trop apprêtée. Les métaphores filées leur sembleront artificielles, alors qu’elles servent le propos, tel ce pont, passerelle vers tous les possibles pour les uns, obstacle indépassable pour les autres. 

 

J’entends déjà ceux qui disent que Après la fête remâche un thème qui a nourri de nombreux romans avant lui. Oui, et ce n’est pas là qu’il faut chercher son originalité qui est de révéler une écriture mâtinée d’élan nostalgique et de poésie contenue, à moins que ce ne soit d’élan contenu et de poésie nostalgique – je n’ai pas voulu trancher.

 

Certaines images sont venues se superposer au texte, celles des premiers films de Cédric Klapisch (Péril jeune ou encore la trilogie L’Auberge espagnole, Les poupées russes, Casse-tête chinois) et leurs bandes-son elles aussi composées en grande partie de morceaux culte de leur époque.

 

« Les fêtes n'existent que pour colorer les angoisses » (Leonor Fini), et personne ne devrait en être dupe.


Écrire commentaire

Commentaires: 0