· 

Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine, Éditions La Martinière

 

 

 

Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine

Éditions de La Martinière

208 pages

29/08/2019

18 € 

Je me demande où tu as appris des horreurs pareilles,

mais il y a beaucoup de vérité dans ce que tu dis.

La Vie devant soi - Romain Gary

 

« Ma rue a la gueule d’une ville bombardée, une gueule de décharge à ciel ouvert, une rue qui ne dort jamais, où les murs ressemblent à des visages qui pleurent. Des murs qui n’ont jamais été blancs et qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant. Je suis arrivé dans ce bordel il y a à peine trois ans et j’ai déjà l’impression d’avoir vieilli de dix piges, rien qu’en me posant sur le banc du square Léon. Juste à regarder les gens. Les enfants ont l’air de centenaires. Des yeux de vieux sur des gueules d’anges. »

 

Rhapsodie, du grec ancien ῥάπτω (coudre) et ᾠδή (chant).

Rhapsodie, ces chants que l’on coud les uns aux autres. 

Rhapsodie, la voix d'Abad, 13 ans, que Sofia Aouine, reporter et à présent écrivaine, fait s'élever pour coudre le patchwork des vies de ceux qui habitent rue Léon, Paris, 18e.

 

« Ma rue raconte l'histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s'appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. »

 

Autant le confesser tout de suite, je me suis fait peur pendant les trente premières pages. Cette logorrhée mêlant argot des rues, grossièretés, mots inventés, régurgitée par Abad à la première personne, m’a asphyxiée. Comme une envie de lui plaquer la main sur la bouche pour le faire taire ! Il y a à l'évidence un travail sincère sur l'oralité, mais qui passe mal à l'écrit alors qu'on n'est pas encore installés dans la lecture. Cela aura peut-être raison de certains lecteurs venus chercher la mesure, la clarté et qui en seront pour leurs frais. J’ai donc eu beaucoup de mal à entrer dans ce récit dont les phrases s’enchaînent à un rythme sans mesure ni retenue, où les alinéas sont trop rares pour ménager une pause, une respiration. Essayez de le lire à voix haute, vous verrez, c’est un sacré défi qui vous fera apprécier/évaluer la musicalité insolite de ce texte, son vertige aussi. 

 

À la Goutte d’Or, ce quartier que la République semble avoir oublié : 

 

« Une planète de martiens, un refuge d'éclopés, de cassos, d'âmes fragiles, de ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa....de gens honnêtes qui ont toujours l'air de voleurs et qui rasent les murs pour pas qu'on les voie. »

 

voici Abad et ses parents qui ont fui le Liban trois ans plus tôt.

 

Abad, ce presque adolescent, gouailleur, sensible, effronté, titillé par ses hormones (c'est le moins que je puisse dire !), apporte au texte sa fraîcheur en réinventant une langue et sa petite musique. Parce qu’au-delà de la valeur quasi-documentaire du récit, mi-autobiographique, mi-fictionnel, la musique de la langue est l'une des grandes affaires de ce premier roman. Sofia Aouine ose (prend le risque d' ?) une langue métissée, crue, aux images osées, mais justes pour donner à voir ces existences qui s’effilochent et qu'il faudrait ravauder.

 

« Je suis triste et en colère, le matin quand je regarde par la fenêtre de ma chambre. Ma rue a des airs de Kaboul avant la tempête. Les sons et les odeurs d'avant ont été remplacés par un genre de silence à rendre fou [...]. Je me dis qu'il faut faire quelque chose pour sauver ce qui peut encore l'être dans cette putain de rue [...] »

 

Au travers des artifices langagiers du turbulent Abad, c’est la langue qui régit ce roman d’apprentissage, instantané d’une société et d’une époque. Une langue frondeuse, poétique, provocatrice, émouvante, choquante, un slam qui « malmène la prosodie française » ainsi que le dirait Petite Feuille dans Les quatre cents coups. Écoutez :

 

« Sur le boulevard des rêves brisés, la chair des femmes est un trésor car avec Clarisse, la dette augmente chaque jour comme les kilos sur son gros cul que tous ont envie de botter. Sur le boulevard des rêves brisés, les putes ne sont pas blanchisseuses et finissent noyées dans la crasse. Sur le boulevard des rêves brisés, les putes, même les plus belles, meurent comme des mouches noyées dans le pot de miel. Sur le boulevard des rêves brisés, j’ai appris que les hommes ne pleurent pas et que la vie est une sacrée pute. Sur le boulevard des rêves brisés, l’amour c’est pour les autres et surtout pas pour nous. Ici la mort infeste le bitume. »

 

Récit-mosaïque : journal intime, texte publié sur Wattpad, lettre, chanson... L'écrit protéiforme est, surtout dans les premières pages, l’espace d’une langue parlée, d'une voix elle aussi protéiforme qui n'aura de cesse d'évoluer.

 

Abad, fin observateur, est une voix tout à fait crédible pour nous raconter son histoire, ce quartier. Contrairement à d’autres romans où les propos de l’enfant trahissent l’adulte qui écrit, Abad, charismatique, est confondant de naturel. Il brosse des portraits terriblement émouvants de ces femmes que le destin a abimées et que l'on retrouve sur son chemin. Ces femmes, qui sont autant de figures maternelles, en rappellent d'autres.

 

Car les liens que Sofia Aouine tissent avec des romans qui ont fait date sont l’autre grande affaire de cette Rhapsodie des oubliés. Je regrette que ce tissage soit brut, qu'ici ou là le fil soit un peu grossier. La parenté est affichée, revendiquée même, et certains personnages n’échappent pas aux stéréotypes. 

 

Dans la Rhapsodie des oubliés, ce sont les femmes qu'on n'oublie pas, alors que les hommes passent ou s'en vont. Gervaise, la pute au grand cœur et sa fille, Nana, restée en Afrique (Émile Zola, L'Assommoir), Odette (Marcel Proust), la vieille voisine, une mémé Jémayel de substitution, Ethel Futterman/Madame Rosa, rescapée d'Auschwitz  (Romain Gary, La Vie devant soi). 

 

La Vie devant soi, justement, avec Momo, jeune Arabe aux savoureux impairs langagiers, est l'une des références les plus voyantes, bien sûr. Dans les dernières pages, il est tout autant difficile de ne pas voir passer le fantôme d'Antoine Doinel, adolescent rebelle des Quatre cents coups de François Truffaut. Ceux qui connaissent le film se rappelleront la dernière séquence où Antoine s'échappe du centre pour délinquants, court à perdre haleine pour se retrouver sur la plage, au bord de la Manche.

 

Un premier roman sans filtre, très largement autobiographique. audacieux et décomplexé.


Commentaires: 0