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Attendre un fantôme, Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld Éd.

 

 

 

Attendre un fantôme, Stéphanie Kalfon

Joëlle Losfeld Éditions

120 pages

Parution le 29/08/2019

15 €

 

Vous savez que j'ai été comme fou après sa mort éternellement,

de l'aube jusqu'à l'aube, je la suppliais de m'envoyer son fantôme !  

Emily Brontë - Les hauts de Hurle-Vent

 

« Car les fantômes sont les silences qui nous peuplent et nous dépeuplent. Ils sont invisibles et sonores, comme des demi-soupirs. Ils sont une absence, un manque, un raté, le bruit au loin du froissement d'un déni. Ils sont ce qu'on attend. Ici une personne, là-bas un retour. On attend des excuses, une réparation, la fin d'un mensonge, la sortie d'un chagrin. Certains attendent que la vie recommence, ou de tomber amoureux, que la souffrance finisse, un peu plus de respect, un changement infime, un réchauffement, un pardon, un sourire, un geste. »

 

Kate, 19 ans, rentre de Marbella où elle était en vacances. Elle ignore encore que Jeff, son amoureux parti étudier en Israël, a trouvé la mort dans un attentat quelques semaines plus tôt. Son décès, puis son enterrement ont été tenus cachés par sa famille au prétexte fallacieux de ne pas gâcher son séjour espagnol. 

 

Attendre un fantôme est le récit à contretemps de l’après-coup, du contrecoup. Du déni, car de deuil il ne peut être question, alors que Kate se voit dépossédée de son chagrin. Attendre un fantôme est également - et je serais tentée d'écrire avant tout - le récit de la corrosive toxicité de certains liens familiaux, entre une mère qui croit pouvoir dicter au monde et sa fille, « son clown, son oxygène ».

 

Une mère « effrayante, insomniaque, vampire de joie » :

« Ainsi, les gens qui l’aiment, s’ils veulent lui faire plaisir, doivent ne jamais être heureux. C’est normal, la moindre des choses est de rester moindre. »

 

Une mère dont les fards floutent mal l’acrimonie, dont le fiel se coule dans l’ordinaire des mots, une mère enfin qui veut que Kate devienne « quelque chose »… à défaut de devenir quelqu’un :

  « Tu ne vas pas bien Kate, mais il y a des solutions, ça se soigne […] Il faut te reposer, penser à toi, je te l’ai déjà dit, à ce que tu vas devenir. Il faut que tu deviennes quelque chose. Non ? Tu n’es pas d’accord ? »

 

Une mère qui n’envisage pas de céder à quiconque, et surtout pas à sa fille, le premier rôle du drame qui se joue :

« Elle a préparé au millimètre le scénario morbide où elle se donne le premier rôle. Au début, force de trop son sourire. Juste assez pour alerter mais ne rien dire. Il s’agit de m’affoler en silence, de préférence. Il faut que je pressente, oui, pas encore que je sache. Voilà, elle tisse un mensonge propre à son image où tout ce qu’elle a fait compte comme preuves à sa décharge. Dans ce mensonge elle est aimante, protectrice, fragile, bienveillante. Le mythe qu’elle vient d’inventer contre le réel, pour le distordre, va recouvrir la vérité, la cacher comme on dissimule un corps assassiné. Ce que ma mère vient de faire c’est un meurtre. »

 

Enfin, une mère sadique qui va faire en sorte que la terrible vérité soit révélée à l'issue d'un morbide jeu de devinettes.

 

En face d’elle, sa « poupée » Kate. Kate est ce « Je » qui ouvre et referme ce roman par ailleurs écrit à la 3e personne ; ce « Je » qui ne sait pas encore, qui ne veut pas savoir et qui, enfin, reprendra terre après plusieurs années d'apnée ; ce « Je » qui nous met à hauteur de personnage lors des moments essentiels ; ce « Je » qui renaît jusqu'à saturer les pages de l’ultime chapitre.

 

Attendre un fantôme raconte le parcours cathartique d’une jeune fille d’à peine vingt ans « au pays du malsain ».

 

Stéphanie Kalfon a écrit son deuxième roman caméra à l’épaule pour montrer au plus près, pour nous laisser discerner là un infime mouvement de tête, ici un léger froncement de sourcils, là un œil qui s’agrandit, ici une bouche qui se pince, tous ces signes anodins qui autrement passeraient inaperçus car, non, tout ne passe pas par la parole dans ce roman aux mots pourtant si mordants bien que l’essentiel soit non-dit, à peine montré, gisant « sous les mots, la dictature familiale ».

 

Une écriture très cinématographique nous rappelle que l'autrice est scénariste et réalisatrice avant d'être romancière. Ainsi, les personnages ne sont bientôt plus identifiés par leur prénom sans que cela gêne la lecture. Seuls restent Kate et Jeff ; Kate et ce fantôme qu'elle attend. À plusieurs reprises, la narration de Stéphanie Kalfon m’a ramenée à certains films de Claude Lelouch, à cette manière qu’il a de tourner autour des personnages avec sa caméra, vertige d’une narration qui aspire les phrases, fait virevolter les images pour maintenir Kate hors-cadre « coupée net, reléguée dans l’absence, exit de l’histoire » avant de la replacer en son cœur quand enfin vient l’acceptation et, avec elle, l’apaisement. 

 

« [...] tout ce qu’on attend d’impossible nous maintient impuissants. 

Être malheureux, c'est attendre un fantôme. »

 

Il serait vain de chercher une narration logique dans ce court roman d’à peine 120 pages dont le maelström des phrases est propre à étourdir le lecteur qui en ressort quelque peu groggy et perdu au moment même où Kate, elle, se retrouve.

Si quelques effets d’écriture répétitifs, un peu trop appuyés, m’ont agacée, j’ai aimé réentendre la petite musique faite de rimes intérieures, musique si chère à l’autrice et reconnaissable dès les premières phrases. 

 

Attendre un fantôme est une belle confirmation, après le très réussi Les parapluies d’Erik Satie, son premier roman paru également aux Éditions Joëlle Losfled et maintenant disponible en Folio.


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