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Une fille sans histoire, Constance Rivière, Éditions Stock

 

 

 Une fille sans histoire

Constance Rivière

Éditions Stock, Coll. La Bleue

144 pages

21/08/2019

17,50 €

Premier roman

 

 

 

You can fool all the people some of the time,

and some of the people all the time,

but you cannot fool all the people all the time. 

Abraham Lincoln

 

« Elle voudrait lever la tête mais elle n'y arrive pas. »

 

Elle, c’est Adèle condamnée à douze mois de prison dont six avec sursis, au dernier jour de son procès.

 

Comment en est-elle arrivée là ? 

Pour le savoir, il nous faut partir à rebours, remonter le temps, revenir à ce vendredi 13 novembre 2015.

 

Paris. Depuis sa fenêtre qu’elle ouvre chaque jour à la nuit tombée, elle épie ses voisins, se laissant aller à imaginer leur vie par-delà les fenêtres closes quand, soudain, le vacarme des sirènes se joint aux hurlements qui montent de la rue jusqu’à son appartement plongé dans le noir. La télévision, qu’elle allume, lui dit le drame qui s’est joué à quelques mètres de chez elle, à peine. Au matin, hébétée, elle voit se figer à l’écran un visage connu, celui de Matteo, étudiant italien et client du Cri du peuple, bar où elle travaillait avant que le patron, Jacques, ne décide de la congédier.

 

Adèle, c’est cette « recluse volontaire » de 25 ans, « dormant le jour, veillant la nuit ». Adèle, c’est cette fille sans histoire jusqu’à ce jour de « presque hiver » où elle décide de se donner une scène pour y créer le rôle de sa vie, celui de la petite amie de Matteo, une des victimes de l’attentat du Bataclan. Par un malsain tour de passe-passe, la mort du jeune homme devient le sauf-conduit de sa naissance au monde.

 

« Elle a commencé à raconter une histoire, qui deviendrait rapidement son histoire, comblant des trous, ajoutant des liens pour que ça semble cohérent, sinon personne ne comprendrait. » 

 

« Enfant triste qui n’avait trouvé sa place nullement », Adèle entre comme par effraction dans la famille de Matteo, profitant impudemment de leur désarroi. La femme providentielle, c'est elle.

 

Ce roman, dont il serait faux d'écrire qu'il est sans surprise même si on connaît la fin, est celui d’une imposture forgée sous l’impulsion du moment par une jeune fille transparente, en mal de reconnaissance depuis l’enfance et désireuse de quitter l’ombre des coulisses pour les lumières de la scène. 

Impulsion ?

Oui, de prime abord seulement. En effet, très vite, Adèle se révèle calculatrice, prudente, habitée par son rôle :

 

« Quand les parents se sont approchés, elle s’est levée et elle a fait ce qu’elle avait pensé être le plus naturel - mais qui pour elle n’était pas naturel du tout, premier acte d’une longue comédie, geste pensé avant que d’être senti, elle avait bien réfléchi à ce moment, décisif, tout se jouerait dans ces premières secondes. »

 

Ou, plus loin :

 

« la phase d’observation terminée, rideau levé, à elle de jouer, c’était son moment, son entrée en scène […] ce fut étonnamment facile, elle avait bien révisé, elle s’était entraînée. »

 

Ces allusions patentes à la mascarade qui se joue - je me risque à dire qu'elles auraient mérité plus de finesse - m'ont interdit toute empathie envers cette jeune femme. Comment Adèle a-t-elle pu tenir son rôle aussi parfaitement qu’elle a abusé un père, une mère, des associations d’aide aux victimes, des psychologues, avant d’être percée à jour ? 

 

La construction non linéaire choisie pour donner à lire cette mystification est celle d’un roman polyphonique, qui alterne chapitres écrits à la 3e personne mettant en scène – le mot est juste - Adèle, et dépositions à la 1re personne faisant entendre la voix de Francesca, la mère de Matteo, éperdue de douleur, instinctivement méfiante mais qui ne pourra pas empêcher le « pillage organisé » du deuil, ou encore celle de Saïd, psychologue qu’Adèle n’aura aucun mal à berner, ce qui, je trouve, ne manque pas de sel, là où d'autres lecteurs seront peut-être amenés à penser que tout cela n'est pas très cohérent. Dans une moindre mesure, tous ceux qui ont croisé Adèle à cette époque-là (Jacques, le patron du bar, Thomas, des Beaux-Arts où Matteo étudiait) prennent la parole pour raconter comment ils ont été floués. De simples pions sur le « terrain de jeu » d'Adèle.

 

L’écriture de Constance Rivière est aussi travaillée que les affabulations, les souvenirs falsifiés d'Adèle qui s'empare sans vergogne d'un drame national pour rider l’étale de son quotidien. Grandie dans l’absence d’une mère, auprès d’un père volontiers conteur, toujours entre deux départs, Adèle a ce besoin impérieux de (s’)inventer la stabilité d’une famille, de (se) raconter une vie, fût-elle construite sur les sables mouvants du mensonge :

 

« Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidée à vivre,

à sentir que je suis et ce que je suis ? »

 

Tout porterait à un certain degré d’empathie... mais voilà, je n’ai jamais réussi à ressentir autre chose qu’une colère sourde, une rage latente pour cette « usurpatrice, menteuse, voleuse ». Les toutes premières pages ne cachent rien de sa difficulté à demander ce pardon qui libèrera bien tardivement le flot de ses larmes.

 

Pourquoi lui faudrait-il présenter des excuses pour, enfin, avoir pu exister ?

 

Puisque le dénouement nous est connu, l’intérêt de ce premier roman tient dans l’élaboration patiente d’une imposture et son dévoilement. Une fille sans histoire est écrit à bonne distance, ce qui le rend d’autant plus glaçant. 


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