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L’Odeur de l’Inde, Paolo Roversi & Pier Paolo Pasolini, EXB

 

 

 

 

L’Odeur de l’Inde

Photographies de Paolo Roversi & Texte de Pier Paolo Pasolini et Paolo Roversi

Traduction de l’italien, Anne Bourguignon & Giacomo Roversi

Atelier EXB

192 pages dont 67 photographies couleur

29/10/2025

55 €

Il y a une chose qu’une photographie doit avoir : l’humanité d’un moment.

Robert Frank, Les Américains

 

Nous voici bientôt à la porte de l’Inde […] à l’intérieur dans la pénombre de l’arche un chant résonne : il y a deux, trois voix qui chantent ensemble, puissantes, en continu, avec ferveur. Le ton, l’expression, la simplicité sont identiques à ce que chantent tous les jeunes gens qu’on peut entendre en Italie ou en Europe : mais ceux-là sont Indiens, la mélodie est indienne. On dirait que c’est la première fois que quelqu’un chante au monde. Pour moi qui perçois la vie d’un autre continent comme une autre vie, sans rapport avec celle que je connais, presque autonome, avec ses propres lois internes, vierges, il me semble qu’écouter ce chant des garçons de Bombay, sous la porte de l’Inde, revêt une signification indicible et complice : une révélation, une conversion à la vie. Il ne me reste qu’à les laisser chanter, en les épiant comme je peux depuis un recoin en faux marbre de la grande porte gothique. Ils sont allongés à même le sol, sous la voûte sombre de l’ogive, dans la lumière laiteuse et clairsemée qui vient de la place sur la mer. Avec ces haillons blancs sur leurs hanches, et leur tête noire, on ne peut pas leur donner d’âge. Leur chant est définitivement sans joie, c’est une seule phrase musicale, affligeante, qui s’essouffle. 

Tout paraît s’être effondré pendant ce bref moment de paix intense et sale.

 

Il y a une poignée d’années paraissait aux éditions de Juillet L’Odeur de l’Inde, beau-livre illustré des photographies pleine page de Georges Dussaud, dont le grain noir et blanc rendait sensible le quotidien de ce pays en le voilant de mystère en regard des mots de Pier Paolo Pasolini alors dans la traduction de son traducteur de toujours, René de Ceccatty.

 

À l’automne, l’Atelier EXB de Xavier Barral a fait paraître un beau-livre à l’épaisse couverture taupe et aux pages à l’ivoire doux, où les mots de Pasolini, cette fois-ci dans une nouvelle traduction d’Anne Bourguignon, rencontrent les photographies de Paolo Roversi internationalement connu pour ses photographies de mode.

 

On entre dans le livre par l’image, par les soixante-sept photographies aux couleurs à la fois poudrées et profondes qui sont la signature du photographe de Ravenne ; le texte de Pasolini, imprimé sur un élégant fond mauve rosé, viendra plus tard. Cette manière d’organiser matériaux photographique et littéraire dérange nos habitudes de lecture de tels ouvrages. Ici, en effet, texte et image ne s’arcboutent pas l’un contre l’autre, les mots ne sont pas écrits en regard de l’image comme souvent. Le texte n’est pas en combinaison avec les photographies qui le précèdent et restent ainsi ouvertes à l’interprétation et, partant, à l’incertitude. Nous sommes déjà en Inde avec Roversi quand nous accueillons enfin les mots de Pasolini sans que pour autant les photographies nous aient donné une possible clef de lecture puisqu’elles ne sont aucunement une illustration du propos.

 

Journal écrit pour l’un, journal visuel pour l’autre ; texte comme photographies bien que créés indépendamment à des années de distance ont ceci en commun qu’ils sont une suite d’images et d’impressions de hasard, de rencontres, recueillies sans intention préécrite, ni idée préconçue, ni calcul. L’un comme les autres sont au seul service de l’émotion : un potentiel narratif, un temps suspendu, une expérience vécue et sensible de l’Inde.

 

Pasolini s’est rendu en Inde en 1961. Il était invité à commémorer le centenaire de la naissance du poète Rabindranath Tagore, prix Nobel de littérature 1913, avec son ami Alberto Moravia et la compagne de ce dernier, Elsa Morante. Paolo Roversi, quant à lui, est allé en Inde à plusieurs reprises, mais c’est en 1989, presque trente ans après Pasolini, qu’il se met à lire L’Odeur de l’Inde sur les lieux mêmes que Pasolini a fréquentés, séjournant lui aussi à l’hôtel Malabar de Cochin, au Kerala.

 

L’Odeur de l’Inde est un recueil d’anecdotes, une moisson de sensations autant que de rencontres faites au hasard de déambulations nocturnes quand Pasolini tout à [sa] folle audace de [s’]aventurer dans la nuit indienne laissait Morante et Moravia à l’hôtel pour se perdre dans les rues de Bombay, Calcutta, Bénarès, Cochin ou Dehli, s’imprégnant de l’atmosphère indienne, ses odeurs, ses bruits. Les pellicules Kodak Ektachrome 200 et 400 ISO de Roversi enregistrent quant à elles un certain sens du temps, de la lenteur, de l’attention. Chez tous deux, l’Inde apparaît comme elle est encore aujourd’hui : complexe, en dissonance radicale avec nos vies européennes. Si Roversi a été profondément marqué par ce pays, ses gens, ses paysages, ses villes, ses marchés et scènes de la vie quotidienne que ses photographies prises de préférence à l’aube ou au crépuscule nimbent d’une aura vaporeuse, presque rêveuse,


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Pasolini, lui, a été profondément choqué, retourné même, par la misère la plus absolue, la saleté la plus crasse, la spiritualité omniprésente, l’arbitraire d’un système de castes indigne et révoltant. Oui, il y a de la révolte chez Pasolini qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’a jamais été partisan de la tiédeur des sentiments. De la révolte, mais aussi et avant tout de l’incompréhension et de la compassion.

 

[…] nous approchions de la fin de notre voyage en Inde, presque exsangues à cause de la peine et de la pitié. Dès qu’on quitte quelqu’un en Inde, on a le sentiment d’abandonner un mourant, en train de se noyer parmi les épaves d’un naufrage. […] Revi me faisait plus de peine que tous les autres, parce qu’il était le seul joyeux, d’une joie chrétienne. Une pitié, qui, à ce moment-là, au Malabar, sous les lumières qui scintillaient lugubrement, me paraissait insoutenable.

 

De l’Inde aux Pays-Bas, Paolo Roversi a cherché en vain à retrouver la trace de Revi qu’avant de repartir pour l’Italie Pasolini avait confié au père Wilbert. Revenu à Amsterdam où Roversi le rencontre, le père Wilbert se souvient de ce soir de 1961 où Pasolini toqua à sa porte :

 

Il me dit qu’il était un journaliste italien, qu’il voulait faire quelque chose pour cet enfant, qu’il voulait l’aider sans savoir comment faire... L’homme me sembla assez étrange, avec ses gestes nerveux et une sorte d’inquiétude sur le visage qu’on ne sent pas souvent en Inde, mais on comprenait qu’il était bon et que tout ce qu’il faisait lui venait directement du cœur...

  

Comment douter que ce texte lui aussi vient directement du cœur ? Là où Pasolini hésite entre fascination et dégoût, voire répulsion pour cette Inde fiévreuse, cauchemardesque, indigente, intense et sale, Roversi donne à voir une Inde lente, hors du temps, presque hors d’atteinte de notre modernité. On pourra regretter qu’il n’y ait aucune légende à ses photographies, pas la moindre indication quant au lieu de la prise, avant de se raviser. Est-ce bien nécessaire, après tout ? N’est-il pas plus sage de laisser incertain l’espace photographique ? de préserver le mystère ? Ne voit-on pas mieux dans le flou ? 

 

Roversi pas plus que Pasolini ne cherche à expliquer l’Inde parce que l’Inde, ses slums, ses temples décrépits, ses trains bondés, le vacarme incessant de ses rues livrées à l’anarchie des rickshaws, ses odeurs suffocantes à donner des haut-le-cœur, ses animaux sacrés et pourtant faméliques, la beauté irréelle de ses petits mendiants, le cloaque absolu de ses fleuves, se vit, se ressent et ne s’explique pas.

 

Un très, très bel ouvrage d’une richesse singulière.

Les curieux seront peut-être tentés de lire ce voyage en Inde dans la version d’Alberto Moravia, Une certaine idée de l’Inde (Arléa, 2008, traduction de l’italien d’Ida Marsiglio). Y transparaît toute la différence entre lui, au regard distant et critique, et Pasolini dont la fragilité et une sensibilité à fleur de peau ont été durement mises à l’épreuve par ce pays.


꧁ Illustration ⩫ © Paolo Roversi ꧂


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