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La Maison, Robert Colonna d'Istria, Actes Sud

 

 

 

La Maison

Robert Colonna d'Istria

Actes Sud

146 pages

04/01/2023

19 €

Premier roman

 

 

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Je dis : ma Mère. Et c’est à vous que je pense, ô Maison !

Maison des beaux étés obscurs de mon enfance, à vous 

Qui n’avez jamais grondé ma mélancolie, à vous 

Qui saviez si bien me cacher aux regards cruels, ô 

Complice, douce complice !

Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, Insomnie

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Robert Colonna d’Istria est auteur d’essais ; La Maison est son premier roman. Un titre simple pour un sujet qui, en apparence du moins, l’est tout autant. L'argument tient en quelques mots : J souhaitant s’ancrer sur une île y achète une maison à retaper de fond en comble, hélas rien n’ira comme espéré.

 

Pour J, la traversée était toujours une joie. Une promesse. Elle l’espérait, pendant des mois, l’attendait pendant les jours qui la précédaient. Elle y pensait, en prévoyait les détails, l’imaginait. Après l’attente, le trajet lui-même, ritualisé, paraissait léger. J était amoureuse de sa maison. De l’idée de sa maison. De ce qui serait l’illustration de son idéal de maison et de vie. Elle était amoureuse du terrain où elle serait construite. De la vue. De l’île qu’elle avait élue. Tous ses efforts pour atteindre cet endroit, ce rêve, la rendaient heureuse.

 

L'île est un microcosme isolé, un monde clos souvent à double tranchant, tantôt refuge, tantôt cellule. Quel sera-t-il pour J ?

 

Les psychanalystes faisaient remarquer qu’en anglais le mot qui désignait les îles, island se prononçait "I land", littéralement "terre du moi".

 

Le rêve de J est d'acquérir une maison sur une île et, îlienne parmi les îliens, de se fondre parmi la population des insulaires. Cette maison rêvée est, on le sent, un succédané de la maison d’enfance à laquelle restent accrochés les souvenirs de vacances que J passait sur l’île ; cette maison porte aussi la trace mémorielle de la vaste demeure familiale que son frère a hérité à la mort de leur mère et dans laquelle J n’est plus jamais revenue.

 

Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde ! 

Ô premier univers où nos pas ont tourné ! 

Chambre ou ciel, dont le cœur garde la mappemonde,

Au fond du temps je vois ton seuil abandonné.

Marceline Desbordes-Valmore, La Maison de ma mère

 

Avec cette maison à restaurer, en équilibre au bord de la falaise, il se pourrait que J trouve à restaurer son propre équilibre. L’habiter le cœur libéré de tous les tracas laissés à quai sur le continent. Une possibilité de bonheur retrouvé. La promesse de surprises insouciantes. Une maison comme le prolongement de soi, même incomplète, même imparfaite. Un lieu qui l’habite autant qu'elle l’habite. Un havre contre les vents contraires de la vie — et Dieu sait si J en a connus. Voilà ce qu'aimerait J.

 

Pour décider de la construction de sa maison — et de l’entreprendre —, J avait tout à la fois mobilisé ses souvenirs, sa volonté, la raison, ses désirs.

 

Robert Colonna d’Istria s’intéresse à l’immense charge affective, aux liens souterrains qui unissent une maison à sa propriétaire, aux souvenirs impérissables —  idéalisés  qu’elle a gardés de la maison d’enfance, à la douleur de la perte maternelle.

 

Pour elle, tout en s’engageant dans une entreprise qui l’obligeait à garder les pieds sur terre, l’idée de construire une maison était une manière de rester au niveau du monde idéal, de l’absolu qu’elle chérissait.

 

La maison est le lieu de l’intime. Pour conquérir ce lieu à soi cher à Virginia Woolf, J, attaquée sur tous les fronts, aura à livrer de nombreuses et douloureuses batailles avec une opiniâtreté  une déraison peut-être ?  qui force l’admiration. Elle aura à lutter :

✦ contre vents et marées, car l’île n’est pas un lieu comme les autres, c’est un monde au charme irremplaçable certes, mais qui a ses règles propres Rien sur une île ne se passait paraît-il comme ailleurs❞ ;

✦ contre le flegmatisme de Robert, artisan peu scrupuleux de tenir les délais et pourtant auxiliaire précieux, précis, qui comprenait tout, […] élément de continuité avec la maison de sa maman puisqu’à la suite de son père il en avait longtemps assuré l’entretien ;

✦ contre l’administration d’une inventivité folle dès il s’agit d’ergoter ;

✦ contre les voisins méfiants face à cette presque étrangère venue marcher sur leur terre ;

✦ contre les coups d’un sort qui s’acharne des années durant, laissant pressentir qu'il faudra surseoir au bonheur ; 

 ✦ contre elle-même ?

 

Simon son compagnon, bien que passablement dérouté par sa décision, investit son temps et son argent dans le projet ; Anna, Betty, Carla, Denise, Éloïse, Flora, ses collègues de travail et amies viennent le temps d’une journée goûter aux joies de l’hospitalité insulaire ; Bérénice, l'amie d'enfance l'accueille à bras ouverts. De tous les personnages, J est la seule à n’avoir pas de prénom. Elle est réduite à une initiale à la portée spéculative forte depuis le Nouveau Roman. On pense aussi au K de Kafka dans Le Château, plus près de nous à Histoire du fils de Marie Hélène Lafon ou au Remplaçant d'Agnès Desarthe ou encore à certains des meilleurs romans de Marguerite Duras. Ce J est énigmatique ; l’île connaît d'ailleurs un sort identique en n’étant jamais nommée. Ce J, initiale investie d’un potentiel romanesque qui déploie un imaginaire puissant, a une portée universelle qui dépasse le personnage pour nous embrasser tous et nous faire nous interroger sur les aléas de nos vies, sur ce qu’il nous faut de persévérance pour surmonter les échecs et les déceptions, et enfin parvenir à forger notre destin.

 

Pour extravagant que cela paraisse, pour J, tout le plaisir est dans les travaux qui façonnent Marie la maison qu’elle a baptisée du prénom de sa mère défunte, dans leur inachèvement qui autorise encore de poursuivre la rêverie. Parce que Toujours, imaginer sera plus grand que vivre (Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace), J n’est pas vraiment pressée de voir la maison finie. Malgré des périodes d’abattement, elle s’accommode bon an mal an du chantier toujours en cours, dort sur un matelas posé à même le sol, campe dans un confort rudimentaire qui ne la dérange que très peu au contraire du pragmatique Simon qui peste contre les lenteurs de Robert  pensez un artiste❞  ! et les retards qui s’accumulent. Et de fait, quand la maison est enfin habitable…

 

Quête d’un toit, quête de soi. La Maison est un conte à portée philosophique qui raconte l’expérience cathartique au long cours d’une femme qui avait le désir de bâtir sa maison sur une île et devenir à son tour une îlienne acceptée de tous. Maison il y aura, îlienne elle sera, même si en ennemie de la vitesse et de la ligne droite, la vie aura emprunté les chemins buissonniers d’un parcours initiatique remarquablement bien mené.

 

On tient toujours du lieu dont on vient.

Jean de La Fontaine

 

La Maison est un premier roman au charme certain, dont la portée universelle interroge le sens profond de nos vies.


꧁ Arrière-plan ©Vidar Nordli-Mathisen ꧂


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